samedi 29 mars 2008

Partie 2 Chapitre 2

2

"On est peu de chose devant une vaine lueur d’espoir"

Alexandre Millon

Je ne me saoulai pas cette nuit là. Mes maigres ressources ne me le permettaient pas. Cependant, trois chopes de bière avaient suffi à me faire tourner la tête et je me sentais plus mélancolique que jamais. J’étais restée jusqu’à l’aube à regarder les gens s’avilir. Goûtant tour à tour le plaisir de l’anonymat, et la honte devant leur comportement navrant. Parfois, je me laissais aller et sentais le désespoir caché derrière leurs rires qui sonnaient faux avant de me reprendre. Quelques hommes avaient tenté de s’asseoir à ma table mais un simple regard les avait dissuadés et ils s’étaient installés au bar, jetant parfois le coup d’œil furtif de quelqu’un qui aimerait venir mais n’ose pas.

Quand j’étais sortie, une nouvelle journée avait débutée. Les rues commençaient à se remplir. Des silhouettes fraîchement peignées encore légèrement endormies après la nuit s’en allaient vers leur lieu de travail. En ce qui me concernait, je ne devais pas faire bonne figure. Je me forçai à me reprendre, entrai dans un hôtel au hasard et demandai une chambre.

Le réceptionniste me regarda d’un air suspicieux et me demanda une pièce d’identité. Je sortis mon vieux passeport, heureuse de l’avoir gardé. Il était périmé et j’espérais que ça ne pose pas de problème.

« On ne sert pas les mineurs. »

Je mis un moment avant de me rappeler que, ici, j’étais considérée comme une gamine. J’avais à peine dix-sept ans.

Ce n’était pas un problème. Il me suffisait de le convaincre que j’avais un an de plus. Pourtant, je repris mon passeport et tournai les talons. « Désolé pour le dérangement » dis-je en claquant la porte. Je marchai encore au hasard, passai devant mon ancien lycée. Les élèves commençaient à affluer vers l’entrée. Sans raison évidente, je scrutai de loin cherchant un visage connu mais n’en vis aucun. Qu’aurais-je fait de toute façon ? Je tournai le dos à mon ancienne vie.

Il s’était mis à pleuvoir. Autour de moi, les gens se protégeaient en ouvrant leur parapluie ou fuyaient en courant. Tout comme ils se protégeaient de moi. Je continuais à marcher du même pas. Qu’aurais-je à craindre ? La pluie était mon amie. C’était moi. Quelques larmes salées se mélangèrent aux fines gouttelettes ruisselant sur mon visage. Tour à tour fine et dru, les gouttes s’intensifièrent devenant pluie d’orage, l’eau se mêlant aux éclairs sous le fracas assourdissant du tonnerre. Le monde avait fui devant l’union de la pluie et de l’orage laissant la rue déserte et moi, j’ouvris les bras et me surpris à sourire. Tout en marchant, j’avais suivi le chemin qui m’avait conduit à retrouver Sentiment. Je m’arrêtai devant l’hôtel où, quelques années plus tôt, elle m’avait remis un billet pour le Pérou. « Débrouille-toi » m’avait-elle dit avec sa gentillesse qui était devenue pour moi une habitude. Peut-être un peu paranoïaque, je me pris à penser qu’aujourd’hui aussi quelqu’un m’avait dirigée là, mais c’était fini, j’avais grandi depuis, et je n’obéissais qu’à moi. Cette dernière pensée me donna du courage et j’entrai.

Dans le grand hall clair, la réceptionniste regarda de haut la petite jeune fille trempée et sale qui laissait des marques sur les grandes dalles blanches.

« Vous désirez ? » dit-elle écœurée.

C’est sur, je n’avais sans doute pas belle apparence, mais ce n’était pas une raison pour me dénigrer ainsi. « Je voudrais une chambre.

- Il me faudrait certaines garanties.

Je traduisis rapidement par : Vous me semblez trop jeune et sans les moyens pour notre établissement. Et puis tant pis soupirai-je. J’étais épuisée, trempée, j’allais être malade à rester ainsi, je n’avais pas un sous, je ne me souvenais même pas de mon dernier repas et en plus, cette femme me faisait penser à la Main avec son air hautain et dédaigneux.

Je m’appuyai sur le comptoir, faisant bien attention de mettre de l’eau partout. « Vous allez me donner une chambre pour une durée indéterminée, bien insonorisée et qui donne sur la rue, car j’aime voir les gens mais je n’aime pas les entendre. Ensuite, vous ferez monter un petit déjeuner sucré avec un assortiment de tout ce qui se fait ici et je veux des gaufres à la cannelle.

- Il me faudrait une pièce d’identité et une caution.

Je ne me donnai même plus la peine de sortir mon passeport. « La pièce d’identité, vous l’avez et la caution, vous n’en avez pas besoin.

- En effet oui, je suis désolée » dit-elle après une hésitation, sa belle assurance envolée. Elle me tendit une clé et appela quelqu’un pour me conduire à ma chambre.

« Je n’ai pas de bagage » dis-je à l’homme qui me suivit vers l’ascenseur. Je le sentais se désoler en voyant toute l’eau qui se répandaient derrière moi, dégouttant de mes cheveux trempés. « N’est ce pas une calamité cette Pluie ? » lui dis-je en souriant.

***

Arrivée dans ma chambre, je me déshabillai entièrement et pris une douche brûlante. A mon avis, la seule supériorité réelle que possédait la Terre, c’était la salle de bain. Les baignoires étaient bien trop petites mais l’eau chaude était une des rares choses que nous n’avions jamais réussi à nous procurer sur les Maÿcentres. Avec leurs restrictions d’énergies, Les panneaux solaires nous permettaient d’avoir de l’eau brûlante uniquement en été. Au moment où nous en aurions eu le plus besoin, la piscine des thermes stagnaient pitoyablement aux alentours des trente degrés.

Je laissai l’eau couler remplissant toute la baignoire et y restai jusqu’à avoir le bout des doigts fripés puis, je m’enroulai dans un gros peignoir blanc.

En sortant de la salle de bain, mon cœur fit un bon en sentant l’odeur douce et familière de la cannelle. Orage pensai-je soudain saisie d’une envie irrépressible de me sentir près de lui. Mais il ne pouvait m’atteindre. J’avais pris soin de me tenir éloignée de tous. J’étais encore trop perdue, il fallait que je sache où j’en étais. Pourtant, le parfum subsistait toujours, m’enveloppant, sensation chaude et sucrée. Je souris en comprenant que quelqu’un avait apporté le petit déjeuner et mangeai en premier les petites crêpes à la cannelle afin de ne plus sentir leur parfum. Je me souvenais que c’était des gaufres que j’avais demandées, mais je ne ferais pas d’histoire pour si peu. En plus, je ne savais même plus pourquoi j’avais commandé ça. Je cherchais mon calepin et me rendis compte que je l’avais laissé sur les Maÿcentres. Je le rangeais dans une petite cache dans le plancher près de mon lit. Je me dis que je le récupérerai plus tard avant de penser que je n’y retournerais sans doute plus. Cette idée me fit du mal. Je ne peux pas dire que j’aimais les Maÿcentres, loin de là, mais tout de même, j’aimais la villa et puis, j’avais quelques bons souvenirs. Il y aurait même certaines personnes qui me manqueraient. Luico surtout. Je l’aimais bien. J’aurais voulu pouvoir lui dire au revoir. Je soupirai. Il faudrait que je demande à Orage de me ramener mon calepin et aussi d’offrir quelque chose à Luico avant de partir. J’attrapai un carnet au logo de l’hôtel, sans doute destiné aux correspondances.

J’écrivis le mot Espoir et je soulignai ce nouveau titre :

Espoir : Fils de Brouillard de Taegaïan et de Bonté d’ Azlan.

Voilà à mon avis le couple le plus mal assorti après mon père et ma mère et j’ai du mal à imaginer que ces deux personnes aient pu se rapprocher suffisamment pour faire un enfant. Pourtant, même si jamais je n’ai vu grand-père Brouillard et grand-mère Bonté réunis en un même lieu, la façon dont ils parlaient l’un de l’autre m’a toujours laissé penser qu’un lien très profond les unissait.

Grand-père Brouillard, j’ai l’impression de l’avoir toujours connu vieux, ronchonnant sans cesse, marmonnant inlassablement d’un air froid. Il n’hésitait pas à me prendre sur ses genoux mais disait tout de même qu’une mauvaise herbe croisée à n’importe quelle belle plante ne donnerait jamais de fleur.

On ne voyait pas souvent grand-mère Bonté. D’elle, je n’ai pas beaucoup de souvenirs, sinon d’une impression de chaleur et de douceur ainsi que de son amour sans faille pour le chocolat qui embaumait ses appartements. Elle souriait toujours et semblait danser quand elle marchait.

Mon père Espoir semblait avoir hérité du caractère dur et froid de Brouillard enrobé de la douceur et du sourire de Bonté. Menthe givrée recouverte de chocolat ou Main de fer dans un gant de velours comme on dit ici. Pourtant, de lui, je n’ai connu que le velours et le chocolat. Quand Espoir est mort, c’est mon père qui a disparu mais aussi une partie de moi, ma raison de vivre. A partir de ce jour, c’est dans les deux sens du terme que j’ai perdu tout espoir. Je me suis contentée de me laisser aller, faisant ce qu’on me disait de faire ou faisant le contraire, mais toujours sans but, uniquement guidée par les émotions du moment.

Mes espoirs étaient morts en même temps que mon père.

Tel les vases communiquant, c’est à la mort d’Espoir que ma mère s’est mise à espérer. Espérance d’une vie meilleure, d’amour, de liberté.

Sur certains points, on peut dire qu’elle a réussi mais, je pense que, sans doute, je n’ai pas pu supporter de la voir elle si pleine d’espoir alors que j’avais perdu tous les miens.

Elle m’a dit des choses horribles qui m’ont touchée profondément. Pourtant, jamais je ne pourrais en vouloir à mon père. Pour moi, il n’était que douceur et tendresse, amour et bonté. Mon espoir, c’était lui.

Peut-être serait-il tant aujourd’hui que je trouve un autre espoir, ma propre voie.

Je tournai la page.

Quelles étaient mes espérances ?

Je rejetai les feuilles sur le lit. Quelqu’un vint débarrasser le repas et je lui tendis mes vêtements encore humides pour les faire nettoyer. Il faudra que je trouve de quoi me changer. Ensuite, je passai la journée en peignoir à regarder dehors les gens fuir la pluie. Et eux, qu’espéraient-ils ? Pensais-je encore en me glissant sous les draps.

J’étais épuisée, mais le sommeil me fuyait, comme si les nerfs avaient pris le dessus. Je me sentais seule, toujours seule. Avec une sorte de nostalgie, je repensais à mes dernières soirées sur les Maÿcentres quand, sur le point de m’endormir, Orage venait me trouver dans ma chambre. Il se glissait dans mon lit et se blottissait contre moi sans un mot. Parfois, il restait accroché à lui le léger parfum de vanille de Tempête. Jamais je n’en avais éprouvé la moindre jalousie. Orage, Pluie et Tempête ne pouvaient que s’entendre. Autant Orage pouvait être dur pendant la journée, autant il savait être doux pendant la nuit. J’aimais sa douceur alors que Tempête était la compagne de ses mauvais coups et jamais alors que nous étions tous les deux, il n’aurait pensé à autre chose qu’à moi. Toujours d’une tendresse infinie, quelque chose ressemblant presque à de l’amour. Je me laissais aller proche du sommeil pensant aux doux baisers d’Orage et il fut près de moi, m’enveloppant de sa présence. Ma solitude disparut et je m’endormis rêvant de l’océan rose de Taegaïan, de ses prairies roussies par la chaleur et de l’écorce des canneliers qu’on faisait sécher au soleil.

L’odeur se dissipa peu à peu et je m’éveillai. Il faisait grand jour. La pluie avait fait place à une journée ensoleillée, pourtant, comme souvent, l’idée de me lever me faisait horreur. Ma première impulsion fut de rattraper Orage et de le garder près de moi, mais il avait sa vie et j’avais la mienne. En plus, ce dont je voulais m’occuper ne regardait que moi. J’avais toujours pensé que ma mère se tenait à l’écart des travaux d’Espoir. Pourtant, j’avais acquis l’intime conviction que ça n’avait pas toujours été le cas et qu’elle avait été mêlée à des choses qui dépassaient de loin tout ce que j’avais pu imaginer. Pourtant, en y repensant, c’était évident. On ne pouvait joindre Archuleta si facilement. Si elle avait réussi à faire passer un message dans une base qui met tant en œuvre pour préserver son secret, c’est qu’elle avait été mêlée à bien plus qu’elle ne voulait le faire croire.

Il fallait que j’en sache plus, mais je ne savais pas comment m’y prendre.

Je me remémorai avec quelle facilité, elle avait chassé ma volonté. Si elle avait la possibilité de faire ce genre de chose, d’autres le pouvaient sûrement. Si elle apprenait ça aux hommes des Maÿcentres ?

Sentiment disait avoir découvert que certaines personnes sur Terre possédaient des caractéristiques génétiques Adarii. J’aurais dû lui demander des détails. Apparemment, il ne s’agissait pas uniquement de génétique. Cette situation me dépassait, je n’avais plus les idées claires. Tout aurait été beaucoup plus simple si mon père m’avait parlé de ses recherches. Mais, il était ainsi. Il pouvait disserter pendant des heures sur tous les sujets possibles, mais au fond, de lui, personne ne savait jamais rien.

J’en étais arrivée à cette constatation peu réjouissante tandis que j’atteignais le hall de l’hôtel sans avoir la moindre idée de l’endroit dans lequel je pourrais me rendre.

Un homme à la réception m’interpella pour me rappeler que je n’avais pas laissé de caution. Il risquait de m’embêter avec ses détails et, comme dans sa règle numéro 3, mon père me vantait toujours les mérites de l’honnêteté et du respect du travail de l’autre, je décidai de me rendre à la banque. Au moins, cela me ferait un but. Je n’avais pas vraiment la notion de ce dont j’aurais besoin. Il me faudrait payer l’hôtel, me trouver quelques vêtements, un billet d’avion pour retrouver les autres, de quoi manger. Bref, je demandai cinq mille livres sur le compte qu’Espoir avait ouvert pour Emma dont j’avais pris le numéro même si je n’étais pas sûre que c’était uniquement le respect du travail et l’honnêteté qui avait permis à mon père de l’approvisionner.

A tout hasard, j’en profitai pour demander combien il restait et le préposé au guichet me donna un montant qui m’immunisait de tout ennui éventuel de ce coté.

J’allais faire demi-tour mais une impulsion soudaine me fit revenir en arrière. Ma mère avait dit qu’elle n’était pas comme les autres. Quels autres ? A tout hasard, je demandai à quand dataient les derniers prélèvements sur le compte.

La réponse me vint après quelques minutes de pianotage sur un clavier.

« La semaine dernière, paiement par carte à l’aéroport de Montréal Canada »

La banquière parut suspicieuse devant mon air ahuri, me redemanda une pièce d’identité, et je lui répétai qu’elle pouvait me faire confiance avant de continuer : « Au nom de qui le retrait ?»

- Au nom de la société. Vous savez, sur ce genre de compte, les cartes ne sont pas nominatives.

- Bien sur, évidemment » répondis-je alors que je me perdais de plus en plus. « Et au niveau des papiers, des renouvellements de carte, ils sont bien envoyés à quelqu’un en particulier ? »

Elle me sortit un numéro de boite postale à Monte-Carlo au nom de la société Espoir.

Je passai toute l’après midi à analyser les relevés du compte. La plupart des retraits venaient du Canada et certains de France, des Etats-Unis aussi. Il y avait un peu de tout. Billets d’avion, notes d’hôtel, retraits de liquide, et même un paiement à un magasin appelé Sex and after… Je pensais à écrire à la boite postale de l’entreprise. Je pourrais envoyer un mot en laissant mes coordonnées pour leur demander des informations. Plus encore que le ridicule de la situation, je m’inquiétais de ce que je pourrais trouver. Au fond, je ne savais rien des recherches de mon père. Sur qui pourrais-je tomber ? Je venais d’apprendre que ma mère savait résister aux manipulations mentales ? Les autres le pouvaient-ils ? Cela voudrait dire que je serais sans défense. Qui sait quelles seraient leurs intentions envers moi ? Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais démunie. Je devais en savoir plus et la seule personne à qui je pouvais le demander n’allait sans doute pas m’accueillir chaleureusement.

Tout en reprenant le chemin menant chez ma mère, je pensais que j’aurais dû être beaucoup plus gentille. J’hésitai devant la porte et finis par faire demi-tour lâchement préférant attendre le lendemain pour aller la voir sur son lieu de travail. Au fond, elle aurait plus de mal à faire un scandale là-bas. Sur le retour, j’en profitais pour faire quelques achats : Une longue jupe noire, un pantalon de fine toile, noir également et la vendeuse était d’une humeur si agréable qu’elle réussit à me faire sourire et troquer mon envie de noir pour acheter un débardeur rose dont les fines bretelles d’argents ne conviendraient pas longtemps à la saison mais serait du plus bel effet au Pérou. Je m’arrêtai aussi dans une bijouterie, j’achetai quelques bracelets pour ma cheville et repassai à la banque car il me paraissait maintenant évident que je n’aurais jamais assez de cinq mille livres pour couvrir mes frais. Ensuite, je profitai du beau temps pour me cacher derrières une fine paire de lunettes aux verres aussi bleu que mes yeux, en moins agressif.

Le lendemain matin, je me dirigeai vers la société où travaillait ma mère espérant qu’elle n’ait pas changé d’activité. Je fus rassurée quand la secrétaire à l’entrée se contenta de demander si j’avais rendez vous.

« Bien sur » répondis-je en souriant, « j’ai rendez-vous de suite ». Au moins, jusque-là, c’est plutôt facile pensai-je en frappant à la porte dont la plaque indiquait Emma Diarety : DRH. Je reconnus la voix de ma mère dans la personne me proposant d’entrer aussi je relevai mes lunettes sur la tête et poussai la porte. Je me sentais beaucoup plus calme que lors de notre dernier entretien et presque de bonne humeur mais je compris vite que je n’aurais pas droit aux effusions qui m’avaient accueillie deux jours plus tôt.

« Qu’est-ce que tu veux Pluie ? » Le ton de sa voix était encore plus froid que celui de Sentiment et Glace réunis. Il s’agissait de faire preuve de beaucoup de diplomatie. J’hasardai la manoeuvre du grand sourire que j’avais déjà testée sans succès deux ans plus tôt quand je m’étais essayée au concept : “ avenante et gentille ” et répondis : « Je voudrais qu’on arrête de se disputer. Nous pourrions trouver un terrain d’entente.

Je n’ai qu’une mère » ajoutai-je dans un feint apitoiement que je pensais assez réussi. « Je ne veux pas la perdre.

- Et moi, je n’ai qu’une fille et elle est en train de me mentir effrontément. Dis-moi ce que tu veux ? »

Je voulais savoir si elle disait cela parce que je mentais très mal ou parce qu’elle avait des capacités dépassant encore ce que j’avais imaginé de pire. Pluie, sois diplomate pensai-je encore.

« Je voudrais m’excuser ».

Emma se décida à lâcher l’écran de son ordinateur et tourna son fauteuil vers moi. « T’excuser ?!!

Tu en as des excuses à faire oui. Mais ça prendrait trop de temps. Dis-moi plutôt ce que tu veux vraiment. »

Je n’allais pas y passer la journée. J’avais l’impression de me retrouver ce jour maudit où j’avais dû faire mes excuses à la Main qui jubilait d’une joie mauvaise à me voir m’aplatir devant elle. Rien que d’y penser, une vague de nausée m’envahit. « Je voudrais des informations sur la société Espoir. »

Ma mère ébaucha l’ombre d’un sourire avant de rire franchement « Tu veux dire qu’à force de garder ses petits secrets, Espoir a fini par les emporter dans sa tombe ? Voyons, que ferait-il l’homme que tu admirais tant face à une telle question ?

Ha oui, il se demanderait ce que ça lui rapporterait de parler. Réflexion, quel intérêt aurais-je à te le dire ? Réponse : Aucun. Au revoir Pluie. » Elle se retourna et se remit à taper sur son clavier comme si j’étais déjà partie

« On pourrait prendre ça vers un premier pas vers la réconciliation » Je sentais mon sourire crispé, décidément, ce n’était pas mon fort.

« Une sorte de troc : des informations contre un peu de considération. Je réfléchis. C’est non. »

Je cessais de m’évertuer à sourire. De toute façon, je n’y arrivais pas « Maman, je pourrais te pourrir la vie, te faire renvoyer, n’importe quoi.

- Chantage, de mieux en mieux. Tu es bien la fille de ton père en effet ».

Elle se leva et, passant devant moi sans un regard, ouvrit la porte et me désigna la sortie « Quand on est tombé dans l’eau, la pluie ne fait plus peur. »

Je m’approchais de la sortie mais au dernier moment, je pris le parti de refermer la porte. Je n’allais pas partir ainsi. Il devait exister un moyen pour rattraper le coup. Il y en a toujours « Maman, ne pouvons-nous pas discuter ?

- D’accord, discutons. Tu m’as dit que Glace avait réussi à prendre la place à Archuleta. Je suppose que ses abrutis ont accepté car ils avaient besoins de communications rapides et que les liaisons télépathiques sont les seules qui ne soient pas soumises aux temps et à la distance. »

J’acquiesçai méfiante. Où voulait-elle en venir ?

« Qui fait la liaison sur les Maÿcentres ? » reprit-elle « Calme Azlan ? »

C’est vrai que ma mère le connaissait celui-là. Le père de Sentiment était venu voir mon père juste avant son départ.

« Décédé en même temps qu’Espoir. Au cas où tu l’aurais oublié, ils étaient partis ensemble : Espoir, Calme et Tendresse. » Ce n’était pas du tout de cela que je voulais discuter, mais au moins c’était déjà un pas vers la communication.

Elle fit une moue de dédain « Tendresse ! En voila bien une qui portait mal son nom. Les Adarii ne savent même pas ce que c’est. De toute façon, Je vois mal Glace partager Archuleta, vu la mentalité des Adarii, il a dû garder ça pour Taegaïan. Qui a daigné porter le moindre intérêt à ce qu’il pouvait se passer hors de son nombril ? A moins qu’il se serve de toi pour ce sale boulot ? Mais vu ton sens innée de la diplomatie, si c’était le cas il y aurait longtemps que les Maÿcentres vous auraient tous renvoyés dans l’enfer dont cette race doit être issue ».

Je n’avais aucune envie de parler de ma participation là-dedans. En ce moment, je n’en étais pas fière. « C’est Orage .

- Glace et Orage ? Le petit Orage ! » Après un instant de surprise, Emma se prit d’un rire hystérique des plus malvenus. « Toute la diplomatie entre les mains de deux gamins totalement irresponsables. Et dire que tu as peur de ce que je pourrais raconter ! Tu ferais mieux de craindre ce qu’ils feront là-bas. Ils vont se détruire tout seul. Ce ne sont que des gosses. Des gosses prétentieux et imbus d’eux-mêmes. Et toi, pareil. Vous vous pavanez à cause de vos tours de sorciers et parce que vous inspirez la crainte autour de vous, mais bientôt vous tomberez sur plus fort que vous, et là, vous allez vous en prendre plein la tête, parce que personne ne sera là pour vous aider. Vous serez tout seul. A dénigrer le monde entier, personne ne vous supportera plus et ce n’est pas la poignée d’Adarii de Plume qui pourra rivaliser avec le reste de l’univers.

Bientôt, il ne restera que des cendres de la puissance Adarii et dans pas longtemps si tu veux mon avis. A ce moment là, je regretterai sans doute de ne pas voir ça. »

Je ne disais rien, mais ses paroles me déchiraient le cœur comme autant de petits poignards. C’était beaucoup trop réaliste à mon goût. J’aurais voulu pouvoir fermer mes oreilles, la faire taire, mais je restai là, bêtement, à l’écouter me narrer la destruction de tout ce qui était cher à mon cœur.

« Vu ta tête, je suppose que je suis encore plus près de la vérité que je ne l’imaginais. » Et cela la fit sourire.

« Sors d’ici Pluie et, si tu t’avises de jouer un mauvais coup, tu apprendras ce que tu veux savoir de la bouche du général Gentry en personne. »

Parce qu’en plus, elle connaissait même le nom du responsable d’Archuleta. D’où avait-elle appris tout ça !? Bon, il ne me restait plus qu’à écrire à la boite postale. Le tout était de savoir quoi écrire.

Et puis, Qu’est-ce que j’en avais à faire au fond ? Je venais d’être rejetée par ma propre mère et je devais bien admettre qu’elle avait toutes les raisons de le faire. Avant cela, je m’étais faite renvoyer des Maÿcentres. Il était peut-être temps de grandir un peu. J’avais toujours considéré ma mère comme une moins que rien, mais elle avait raison de bout en bout. Tout ce qui arrivait était notre faute. La nuit était tombée et, à chaque pas que je faisais, je me sentais plus mal. Je ne pouvais pas dire que c’était la culpabilité qui me rongeait. Plutôt la lassitude. Je n’avais rien à faire ici. Je respirais profondément l’air humide, mélange de gaz carbonique et de goudron. Ce n’était pas chez moi ça.

De retour à l’hôtel, Je restai un bon moment le stylo suspendu au dessus de ma page blanche. Je n’arrivais pas à me concentrer. Trop de choses s’étaient passées. Quand enfin, je me décidai à écrire, ce fut pour noter le mot fin dans la calligraphie de mon enfance puis, je soulignai ce nouveau titre.

J’avais perdu ma mère aujourd’hui. Je l’avais perdue parce que je n’avais pas su l’aimer. Mais qu’est-ce que l’amour ? Pour moi, c’était des cités de pierres blanches et des déserts de cotons roses. Mélange de la chaleur du soleil et de fraîcheur de la mer. L’amour, c’était des montagnes abruptes, un paysage aride qu’on avait su façonner sans abîmer. C’était mon premier baiser volé avec Ambre adossé contre les remparts de Taé, c’était les chants des paysans durant la moisson, les fêtes improvisées au bord de l’eau, les escalades sur les remparts surplombant l’océan. L’amour, c’était mon père qui nous emmenait Glace et moi, le soir venu, sur le sommet des falaises. De là, l’océan rose s’embrassait soudain d’orange et de pourpre sous les feux du soleil couchant. Il se retournait ensuite vers la cité dont les pierres blanches prenaient à cette heure une teinte entre le rose et le doré. Il étendait ses bras et disait que la cité n’était pas à nous mais que nous étions à elle. « Préservez-là et elle vous protégera ». Tous les jours, il nous répétait ces mots.

Qu’avions-nous fait pour elle ? Glace était parti à Archuleta. Moi, je perdais mon temps ici. Même si ça m’arrachait le cœur de l’avouer, il n’y avait que Prestance qui ait pris soin de Taegaïan. Je n’avais jamais eu beaucoup d’amitié pour ma sœur, peste prétentieuse trop parfaite toujours prête à me rabaisser. Mais il fallait admettre qu’elle était la seule à faire vraiment son devoir. Pourtant, moi aussi, c’était ça que je voulais préserver, c’était mon passé, c’était mon futur, c’était mon espoir.

« C’était Taegaïan et c’était mon espoir. » Je me répétais cela. C’était si évident.

Face à cela, quelle importance pouvait avoir les découvertes d’Espoir ou d’hypothétiques cités antiques ? Depuis sept ans, j’étais en exil. Maintenant, il n’était plus temps de se battre pour rien. La seule chose que je désirais c’était rentrer chez moi et je mettrais tout en œuvre pour y parvenir. J’irais voir Prestance et je me mettrais au service de Taegaïan. Mon père était quelqu’un de bien. Je n’avais pas envie de connaître des informations que risqueraient de mettre en doute cette affirmation.

Arrivée à cette conclusion, je pus enfin m’endormir calmement et rêver de cités blanches, de vergers couverts de fruits et de baiser à la cannelle.

***

Une sonnerie stridente, me réveilla. Ce n’était pas tout à fait vrai. Je ne dormais plus depuis un bon moment, mais ce n’était pas une raison pour avoir envie d’être dérangée. Il fallut que le son désagréable se répète plusieurs fois pour que je comprenne qu’il s’agissait du téléphone. Je pris l’écouteur et une voix m’informa qu’un certain Max cherchait à me joindre. « Je connais pas » répondis-je.

« Il dit que c’est important. »

Il fallait que je sois encore bien endormie pour accepter de parler à n’importe qui ainsi.

« A qui ai-je l’honneur ? » me dit la voix à l’autre bout du fil.

Il se moquait de moi, c’était lui qui appelait. « A votre avis ?

- Je sais que vous êtes inscrite à l’hôtel sous le nom de Val Diarety, que vous avez retiré de l’argent sous celui d’Emma Diarety mais, l’un comme l’autre, j’ai des doutes. Non, je rectifie. En ce qui concerne Emma, elle vient de me raccrocher au nez de chez elle. »

C’était trop beau. Voila que la personne que je cherchais me tombait dessus. Non, je la cherchais avant. Maintenant, je ne voulais pas m’engager dans quoi que ce soit qui risquait de retarder mes projets. Ces histoires ne me concernaient plus. Pourtant, je ne pus m’empêcher de demander « Qui êtes-vous ?

- Max

- Max comment ?

- Je ne dis pas mon nom à n’importe qui. Dites-moi d’abord qui vous êtes ? »

En voila un discours passionnant. Mais, j’avais un sérieux avantage sur lui. Moi, qui il était, au fond, ça m’était égal. « Je ne suis pas n’importe qui. Au revoir »

J’aurais dû raccrocher mais ma curiosité maladive m’obligea à écouter la réponse. « Vous avez utilisé mon compte bancaire »

Son compte, rien que ça, « ce n’est pas votre compte ! Cet argent ne vous appartient pas et j’aimerais bien savoir à quoi vous le dépensez ?

- Je dois vous rencontrer.

- Non »

Là, je raccrochai. Bien sur, environ une minute plus tard, j’étais rongée par le remord. J’étais sur le point d’apprendre tout ce que je voulais savoir sans lever le petit doigt, peut-être des choses importantes et j’avais tout gâché. « Pluie, encore une fois, tu brilles d’une diplomatie exemplaire » dis-je tout haut face au miroir. Je passai la matinée à attendre qu’il se décide à rappeler, en vain. De toute façon, c’était mieux ainsi, ça ne m’aurait apporté que des ennuis. L’après-midi, je fis encore quelques achats, ce qui était inutile puisque j’allais m’en aller au plus vite. Je passai un pantalon de cuir beige qui s’ajustait parfaitement à ma taille fine et un haut de lin découvrant les épaules, le temps ayant l’air de virer au beau tout comme mon humeur. Le soir, je descendis au restaurant de l’hôtel, et pris ma table habituelle, près de la fenêtre pour voir passer les gens et dos à la salle pour qu’on ne s’intéresse pas à moi.

« Cette place est libre ? »

Je me tournai pour voir celui qui était en train de m’importuner. Cinquantaine, costume impeccable, plutôt mince, banal, sans intérêt. « Non »

Je n’avais pas dû être assez claire car il s’assit tout de même en face de moi.

Je le regardai fixement espérant que cela suffise à lui donner envie de changer d’air mais il se contenta de baisser les yeux ressentant à peine un léger malaise. Je devinais assez facilement qui il pouvait être.

Je ne savais pas si je devais être contrariée ou heureuse de ce contretemps mais, puisqu’il était là, ça ne me coûterait pas beaucoup d’en apprendre un peu plus. Pour une fois au moins, je saurais quelque chose avant les autres.

« Bon, Max, vous vouliez me rencontrer. Je peux savoir pourquoi ?

- Je vous l’ai dit. Je voulais savoir qui se permettait de piocher ainsi sur le compte de la société Espoir. Comme vous n’avez pas daigné me répondre, j’ai pris l’avion et me voila.

Et le voila, comme si c’était si simple. Je me penchais sur mon assiette et me concentrai sur mon repas comme si ça pouvait me faire oublier la personne en face de moi. C’était fade. Tout était fade pensai-je en regardant par la fenêtre. Le temps si beau, quelques minutes encore auparavant, s’était couvert et la pluie s’était remise à tomber. « Et qu’est-ce qui vous fait penser que je serais disposée à en dire plus maintenant ?

- Vous n’avez pas besoin de me le dire. Votre nom est tatoué dans votre dos et ce n’est pas Diarety ».

Par réflexe, je cherchai à regarder derrière mon épaule comme si je pouvais voir le dessin. C’était mon père qui m’avait tatoué l’idéogramme utilisé pour écrire Taegaïan dans la langue Adarii. C’était un dessin très complexe avec de nombreuses courbes et, petite fille, j’avais passé pas mal de temps avant d’arriver à le reproduire.

Ma mère avait été furieuse quand elle avait vu ça sur ma peau. Elle disait que mon père me marquait comme du bétail qu’il voulait s’approprier. Moi, je débordais de fierté.

Quoiqu’il en soit, ce n’était pas le genre de chose très connu par ici.

« D’où tenez-vous ce genre d’information ?

- Je l’ai vu sur certains documents. Je sais que les Taegaïan s’en servent comme signature. Un temps je m’étais évertué à le reproduire sans jamais y arriver, et puis on m’a dit que…

- Que vous n’aviez pas le droit de le reproduire ». Finis-je. Il espérait sans doute que je m’étonne d’avantage. J’aurais dû sans doute, mais au fond, ça n’avait plus d’importance. Mon père était mort et connaître ses activités ne me le rendrait pas. Pouvait-il comprendre que c’était fini tout ça ? Que j’étais las d’être traînée d’un endroit à l’autre. Pourtant, quand j’ouvris la bouche, ce fut pour demander : « Comment connaissez-vous tout ça ?

- J’essaie de me tenir au courant mais malheureusement, ces derniers temps, les informations se font rares. »

Depuis le début de l’entretien, il n’avait pas jeté un regard sur moi. Il se méfiait, sans aucun doute. Si, comme ma mère, il avait une volonté suffisamment forte pour nous résister, il n’hésiterait pas à me regarder. Ca me redonna un peu de courage.

« Je suppose que vous êtes sa fille ? » dit-il

« La fille de qui ?

- La fille d’Espoir. Vous avez ses yeux. Trop jeune pour Prestance donc, j’ai le grand honneur de dîner en compagnie de Pluie Taegaïan.

Bonne déduction ? »

Je reconnus dans ses paroles les mêmes simplifications que les Maÿcentres utilisaient en prenant le nom du lieu d’appartenance comme nom de famille. Ca ne me choquait pas, j’avais l’habitude mais je me demandais ce que mon père lui avait expliqué exactement. A son air confiant et sûr de lui, il croyait tout savoir mais j’en doutais.

« Et Pluie Taegaïan n’a pas pour habitude de dîner avec des inconnus.

- Vous pouvez m’appelez Max ou Maxim, mais si vous avez vraiment envie de savoir ce qui est écrit sur ma carte d’identité, c’est Maximilien d’Altière ce qui, je suppose, ne vous apprends rien de plus. Où est-il ?»

La promptitude avec laquelle il était passé des présentations à la question me décontenança « Qui ?

- Votre père

- Il est mort il y a déjà cinq ans.

- Ho » Un instant l’homme resta les yeux dans le vague comme hypnotisé. Le choc avait cassé ses protections et je ressentis sa tristesse. Il était capable de dissimuler au moins en partie ses émotions.

« C’est impoli de faire partager ses émotions négatives.

- désolé »

J’aurais voulu qu’il en profite pour m’en dire un peu plus sur ses capacités mais il se contenta d’appeler le serveur et commanda une bouteille de vin. « Je crois que je vais en avoir besoin.

Quand je n’ai plus eu de nouvelles, j’avais songé à cette éventualité mais je l’ai toujours écartée. Qu’est-il arrivé ?

- Un accident. Maintenant, tu as posé assez de questions. Puisque tu es là, tu vas me dire ce que tu faisais avec lui. »

Je ne tenais pas à le savoir, mais il aurait été stupide qu’il parte ainsi.

« Quand J’ai rencontré votre père, j’étais encore étudiant. Ca remonte à une bonne vingtaine d’année. Je préparais un doctorat d’astrophysique et je m’étais passionné d’ufologie. Espoir m’a littéralement appâté. Il a commencé par m’envoyer quelques courriers. C’était toujours des lettres écrites à la machine et signées Taegaïan avec dessous le pictogramme que vous avez sur l’épaule ajouté à la main. Ces lettres évoquaient quelques théories sur lesquels je travaillais avec des éléments nouveaux tout à fait révolutionnaires en particulier au niveau des systèmes de propulsion et des théories sur les courbures de l’espace. J’ai très vite compris que je n’avais pas à faire à quelqu’un d’ordinaire. J’ai reçu plusieurs lettres ainsi durant quelques mois puis, il m’a proposé de le rencontrer et il m’a imposé un marché. Il m’en disait plus mais, en échange, je travaillais pour lui.

- Quel genre de travail ?

- Je me suis spécialisé en désinformation. »

Je compris mieux d’un coup et commençai à me détendre.

D’accord, tu es de ceux qui racontent que l’on découpe du bétail en petit morceau ou qu’il y a des expériences louches sur des fœtus humains.

- Ha non, je ne me permettrais pas. Non, ses histoires de bétail viennent d’Archuleta. Ils se figurent que ce genre de rumeurs peut éloigner les curieux. Je ne suis pas du tout d’accord avec ce genre de raisonnement… » Il avait baissé la voix à un tel niveau que je fus obligée de me pencher vers lui pour entendre la fin de son discours.

« Donc, tu ne travailles pas pour Archuleta ?

- Non, je vous l’ai dit, je travaillais uniquement pour votre père. Il n’aimait pas ce qui se passait là-bas, il pensait que ça ne mènerait jamais à rien et qu’ils s’enlisaient dans leur complot. Il évoquait Archuleta comme un îlot sans surveillance que la pression ne tarderait pas à faire exploser »

Je pensais qu’il n’avait pas tout à fait tort « Mais tu étais aussi dans la création de rumeur ?

- Oui, disons que, quand il y a des histoires d’ovni quelque part, je m’arrange pour les amplifier à un point que ça en devient ridicule et que plus personne n’y croit. Je trouve des témoignages contradictoires ou des éléments illogiques et d’un autre coté, je banalise l’information. Votre père souhaitait que les phénomènes étranges soient tellement banalisés que, lorsque quelqu’un verrait un vaisseau se poser dans le jardin de son voisin, il se contente de penser : “ceux-là, ils font des trucs pas clair”.

- Ce n’est pas prêt d’arriver.

- Sauf votre respect, vous n’imaginez pas le nombre de gens qui, s’ils voient un ovni par leur fenêtre, préfèrent se tourner et regarder le mur.

- Et c’est comme ça que tu t’es retrouvé à faire de la désinformation. Pas très glorieux pour un ufologue.

- J’admets mais c’était le prix du savoir, et vu ce que j’ai appris depuis, ça ne me paraît pas cher payé. Mon ambition a toujours été la connaissance. Je voulais toucher la vérité. Après, ma foi, que les autres n’en profitent pas, je peux m’y résigner. En plus, en contrepartie, mes recherches en astrophysique ont fait un bon de géant. »

Oui, c’était bien le style de mon père. Il restait à savoir pourquoi il faisait ça car je ne voyais pas l’intérêt qu’il aurait à travailler sur la désinformation s’il n’avait pas quelque chose à cacher.

« Est-ce que tu travaillais seul ?

- Non, à l’origine, nous étions six, mais je pense que les autres n’ont jamais vraiment su qui était Espoir. Sauf Emma.

- Parle-moi d’elle ? »

Il me regarda en souriant. « Vous disiez vous appeler Diarety, vous devriez la connaître !! »

Donc, lui-même ne savait qu’une partie des expériences d’Espoir. Ce n’était pas moi qui lui révèlerait la suite. « Contente-toi de répondre.

- Emma. Voyons, je ne sais que peu de chose à son sujet. Elle était très jeune quand je l’ai rencontrée. Elle faisait partie d’un autre projet dont Espoir ne voulait pas me parler. Il faisait des recherches sur certains surdoués. C’est comme ça qu’il est venu à ramener Emma. C’était une très jeune fille, très jolie mais un peu dérangée. Non, mal adaptée plutôt, elle était très douée, avait une intelligence hors du commun mais était incapable d’avoir de bons rapports avec les autres. Je pense qu’elle n’avait pas eu de chance dans la vie. Ses parents adoptifs n’avaient jamais su comment se débrouiller avec une enfant surdouée. Elle gâchait ses potentiels, ça ne faisait aucun doute. Je ne sais pas pourquoi votre père s’occupait d’elle. En tout cas, sûrement pas par charité.

J’ai perdu tout contact avec elle quand Espoir est parti. Je l’ai retrouvé il y a environ quatre ans. Je ne sais pas pourquoi elle était venue s’enterrer ici. Elle a refusé d’en discuter. Elle m’a juste dit qu’elle ne voulait plus entendre parler de ses histoires et que si j’avais la moindre moralité, je ferais bien d’en faire autant.

Je ne suis pas d’accord avec elle. Je ne dirais pas qu’Espoir, n’avait aucune morale, juste qu’elle était différente. »

D’un simple regard, je lui fis comprendre que je n’étais pas là pour entendre ses conceptions philosophiques. J’en avais appris suffisamment pour cerner que, quand les gens d’ici ou des Maÿcentres parlaient de moralités, ce n’était jamais pour dire du bien de nous.

« Oui, donc Espoir, je l’ai revu il y a neuf ans mais il n’est resté que quelque mois. Il s’intéressait encore plus aux surdoués enfin à certains du moins mais comme je vous ai dit, il me tenait peu informé de ce projet. Je pense que c’est Hélène qui devait s’en occuper à l’époque.

- Hélène ?

Oui, c’était une autre recrue d’Espoir mais je la voyais peu. Ensuite, il est revenu en France il y a sept ans et il a commencé par recruter deux autres jeunes. Mike puis Thibault.

Mike avait son père haut placé dans le milieu militaire et il espérait le faire entrer à Archuleta mais, que je sache, Il a disparu avant de pouvoir mettre ce plan à exécution et je l’ai perdu de vue. Thibault était de loin le plus doué. Le plus jeune aussi. Quand j’ai fait sa connaissance, il avait seize ans et préparait une licence en thermodynamique. Depuis, je sais qu’il a passé un doctorat d’archéologie et s’est spécialisé dans les cultures précolombiennes. Il a aussi étudié les langues anciennes et mené quelques expéditions, le tout en travaillant parallèlement au niveau des énergies solaires.

- Civilisations précolombiennes ? Pourquoi ? » J’avais touché le gros lot.

« Aucune idée. Votre père avait tendance à garder pour lui ses petits secrets et nous n’avions pas intérêt à lui poser des questions sur les sujets dont il ne voulait pas parler. Sauf Thibault. Il se permettait beaucoup plus de choses et je pense qu’Espoir l’avait pris en affection pour supporter son caractère disons, un peu spécial.

- Et qu’a-t-il découvert ce petit génie ?

- Je ne sais pas. Aux dernières nouvelles, il travaillait au Canada pour un laboratoire de recherche sur les énergies non polluantes mais j’ai vu qu’il avait fait un retrait pour un billet d’avion. Il est d’origine française. Il est peut-être revenu en France mais, je n’ai pas eu le temps de vérifier. Je suis souvent obligé de le surveiller. Il a tendance à utiliser le compte de la société pour des motifs personnels. »

Donc, les retraits du Canada, c’était lui pensais-je

« Bien, tu me mettras en relation avec ce Thibault. En ce qui me concerne, ses recherches ne m’intéressent nullement mais je connais quelques personnes qui voudront en savoir plus. »

Max parut hésiter. « Je ne sais pas si je peux. Peut-être votre père avait-il des raisons de vous tenir éloignée de ses projets ? Après tout, je travaillais pour lui. C’était sa société et j’en suis le gérant. »

Pour une fois, j’avais trouvé quelqu’un encore plus mauvais que moi pour les négociations. D’abord, il me disait tout et ensuite seulement il se demandait s’il n’aurait pas dû se taire.

« Pour quelqu’un qui ne veux pas parler, tu en as beaucoup dit. Tu diras à ce Thibault de nous rejoindre au Pérou dans une semaine avec les informations qu’il a pu accumuler. Je lui laissai l’adresse de l’hôtel où étaient descendue Sentiment et Tempête et quittai la table en précisant que maintenant le patron, c’était moi. J’en avais suffisamment entendu.


Partie 2 Chapitre 1

1

"On n'est jamais aussi seul que lorsqu'on est sans espoir"

Marc-André Poissant

On dit que certains lieux sont chargés d’émotions. C’est vrai. Dès mon arrivée sur Terre, j’ai ressenti une sorte d’oppression qui ne m’a plus quittée. C’est sur cette planète que j’ai appris la mort de mon père, c’est ici que je me suis retrouvée abandonnée par les miens. Pour moi, la Terre, je l’associais à la solitude, la colère, la peur, la tristesse. Je n’avais pas quitté ce monde, je l’avais fui. Cette vision peut paraître lâche exprimée ainsi, mais au font, s’enliser dans une situation qui vous étouffe, n’est-ce pas encore plus lâche ? Il faut un certain courage pour pouvoir dire stop, tout quitter et se faire une nouvelle vie.

Pourtant, je n’avais pas que des mauvais souvenirs sur Terre. Les premiers mois n’étaient que découvertes et exaltations devant ses villes immenses, ses voitures qui vous amenaient partout à toute vitesse, ses immeubles qui semblaient toucher le ciel, ses commerces qui s’étalaient à pertes de vue regorgeant de milliers d’objets différents.

A cette époque, je marchais le nez en l’air en ouvrant des yeux écarquillés devant tout ce que m’apportait ce nouveau monde. Mon père me tenait fermement d’une main tandis que de l’autre, par un grand arc de cercle, il me disait que tout ce que je voyais pourrait être à moi. De là, ma mère se mettait en colère, mais de leurs disputes incessantes, je ne me souviens quasiment de rien. Elle criait beaucoup mais mon père n’y prêtait jamais attention, comme s’il avait réussi à annihiler complètement la fréquence de ses cris à son oreille. Ou alors peut-être était-ce tout simplement l’habitude ? Un son, aussi désagréable soit-il, à force de l’entendre à longueur de journée, il se faisait l’oublier. D’ailleurs, moi de même, me laissant porter par les rêves d’Espoir, je ne l’entendais plus.

Sur le moment, je n’avais pas prêté attention au sens de ses paroles. Il me disait que je pourrais tout avoir, mais quelle différence ?

J’avais toujours joui de tout ce dont je pouvais rêver et même un peu plus. Je n’avais jamais eu le temps de désirer quelque chose qu’il était déjà dans mes mains. Maintenant que je connaissais mieux la Terre, je commençais à me demander plus sérieusement ce qu’il avait voulu dire par là.

Aujourd’hui, je regardais d’un autre œil la ville qui défilait. J’avais l’impression que ces murs gris se refermaient sur moi pour m’étouffer. Comment avais-je pu en arriver là ?

J’avais accepté de revenir voir ma mère par peur de ce qu’elle pourrait dire sur nous à Archuleta. Enfin, surtout de ce qu’elle pourrait dire sur moi car, il fallait le reconnaître, ce que je craignais le plus, c’était que ma mère révèle mon ascendance contre nature. J’avais aussi paniqué, m’imaginant que, exaspéré par le comportement de mes amis, les Mondes extérieurs, comme les habitants de Plume nommaient Vengeance et les Maÿcentres, s’en prennent aux nôtres. Mais, après coup, je pensais que cette crainte était exagérée. Bien sur, cette histoire entre Orage et Dyasella n’était pas du plus bel effet, mais au fond, il n’y avait pas là affaire d’état. Je m’inquiétais plus des rancœurs éventuelles du conseiller Sinshy contre les filles, mais là aussi, ce ne devait pas être la première fois que ce genre de chose arrivait et, apparemment, après notre départ, la vie avait repris son cours sur les Maÿcentres. Bien sur, Orage n’avait plus accès au conseil et se sentait cloîtré et furieux, mais après tout, je ressentais la même chose ici.

- Ca n’a rien à voir, c’est même exactement le contraire. Tu jouis d’une liberté quasi illimitée dans un anonymat complet.

Décidément, Orage ne comprendrait jamais rien. Il n’avait jamais eu le moindre souci avec sa famille. Avait-il d’ailleurs eu de réels ennuis quels, qu’ils soient ?

- Libre d’aller me disputer avec ma mère lui précisai-je

« Evite les disputes, sois diplomate et traite-la avec considération.

- Et après, je pourrais partir d’ici ?

- Ca dépend. Es-tu capable de piloter seule trois jours durant ?

Non, je n’en étais pas capable, j’étais coincé ici jusqu’à ce que Tempête et Sentiment en aient fini avec leurs recherches. C’était encore ce qui m’exaspérait le plus : Remuer de la poussière autour de vieilles pierres, me semblait des plus inutiles. Imaginons qu’elles découvrent vraiment des traces d’anciennes civilisations. Imaginons même qu’elles découvrent que des civilisations Adarii aient vécues sur Terre. Plus loin encore, imaginons qu’elles découvrent que ces civilisations maîtrisaient des connaissances bien plus puissantes que celles que nous possédons aujourd’hui, une seule question se posait à moi : « et alors ? »

J’éloignai Orage de moi avant qu’il me ressorte ses explications qui pour moi n’avaient ni queue ni tête.

La seule chose qui pourrait résulter de leurs recherches, c’était de se faire remarquer et de perdre à tout jamais la confiance d’Archuleta. Ainsi, les Maÿcentres pourraient se lier avec eux contre nous, et nous serions bien avancés.

Au fond, je croyais plus aux recherches de Sentiment qui semblait persuader que le réseau que nous avions démantelé deux ans auparavant n’était que la partie visible de l’iceberg et que d’autres organisations s’étaient implantées sur Terre pour se procurer leur technologie en armement. Elle m’avait confiée ses craintes durant le trajet. Depuis que le président avait manqué se faire assassiner, elle travaillait à remonter la piste de cette mystérieuse arme à feu. Elle était arrivée à la conclusion qu’il devait y avoir une organisation secrète, genre Archuleta, mais dont les intentions étaient nettement moins pacifistes ou, en tout cas, nettement moins contrôlée et beaucoup mieux cachées.

Cette histoire me semblait plus marrante que les vieilles pierres, mais cela exigeait de travailler avec Sentiment et, si elle ne m’avait rien dit, c’était parce qu’elle me considérait comme “une gamine inutile et incapable de faire quoi que se soit correctement sauf râler,” pour reprendre ses termes exacts.

Elle pouvait penser ce qu’elle voulait, elle m’indifférait totalement. Si elle n’avait plus envie de me voir, elle n’avait qu’à me ramener sur Plume ou les Maÿcentres.

Je frissonnai malgré le chauffage trop fort du taxi qui me conduisait à la maison de ma mère. On atteindrait bientôt le centre ville, puis cet odieux petit lotissement dans lequel j’avais vécu avec ma mère. Dans un geste presque réflexe, je remontai mon étole de soie sur la tête laissant disparaître la ville derrière une brume de mousseline rose. Les Maÿcentres voulaient cacher nos visages pour se protéger de nous, mais moi, c’était un réflexe pour me protéger des autres.

« On est arrivé »

Le chauffeur m’avait fait sursauter, j’avais dû m’assoupir. Je n’avais pas beaucoup dormi ces derniers jours. Je m’étirai et lui tendis quelques billets, tout ce que j’avais gardé de mon ancienne vie sur Terre il y avait de cela une éternité. A peine plus de deux ans en fait. Avec leurs saisons trop courtes et leurs journées trop longues, j’avais eu l’impression d’être restée bien plus longtemps sur la capitale des Vengeance-Maÿcentres. Le chauffeur me rendit quelques pièces. Un rapide calcul m’apprit que je n’avais plus trop de notion sur la valeur de l’argent mais suffisamment tout de même pour savoir que je n’irais pas loin avec ça.

Le taxi disparut. J’aurais peut-être dû lui dire d’attendre. Peut-être n’y aurait-il personne ? Je sentis mon coeur bondir de joie à cette idée. Mais, dans ce cas, je devrais revenir et cette perspective m’ôta d’un coup la moindre parcelle du plaisir que j’avais ressenti. Je me tournai enfin vers la maison dans laquelle j’avais vécue presque deux ans après la mort de mon père. Deux très très longues années. Elle n’avait pas changée. Petit porche de briquette rouge avec un toit en ardoise et quelques fleurs fanées. Pourtant, ma mère prenait toujours soin de ses plantes, mais au fond, c’était peut-être normal, je ne savais même pas quelle saison c’était ici. Sûrement pas l’hiver, il faisait trop chaud mais pas non plus l’été. Plus que les fleurs fanées et le ciel gris, c’est l’odeur qui m’apporta la réponse. La plupart des feuilles étaient encore vertes, mais quelques unes commençaient à jaunir et tomber répandant une fine odeur d’humus se mêlant à l’odeur crue et rance des voitures.

J’étais partie quand l’été arrivait sur les Maÿcentres et voilà que déjà ici, c’était l’automne. J’avais eu une impulsion de rage totalement déplacée surtout que, de toute façon, je rejoindrais bientôt Tempête et Sentiment au Pérou. Elles m’avaient déposée au milieu de la nuit en pleine campagne avec pour consigne : « débrouille-toi et ensuite rejoins-nous ». Et puis, elles étaient parties. Je m’efforçai de me remonter le moral en pensant que je ne manquerais pas de soleil là-bas mais cette idée ne me calma pas pour autant. Ma colère n’était pas due au climat, c’était ce monde qui me rendait ainsi, qui m’emprisonnait, me cloisonnait, faisant jaillir de moi colère et tristesse, frustration et dégoût.

Je regardais encore la maison de ma mère. Elle était aussi triste que dans mon souvenir. Je me rappelais presque avec regret les petites villas des Maÿcentres dont l’architecture modeste se perdait sous des profusions de fleurs et des lianes d’Orchidées. Même au cœur de l’hiver, des pétales pointaient encore à travers la neige, formant des touches de couleurs sur tapis blanc. Les fragrances se mêlaient avec soin donnant un parfum de bienvenue sous une multitude de touches colorées et tout était toujours propre et bien soigné, en tout cas, sur la colline et le plateau. Ici, tout était froid et triste. Les briques rouges sombres paraissaient ternes et sales, l’allée grise, la pelouse grasse et verte ne se mariait que trop bien avec le plafond bas du ciel.

Je me sentais soudain si fatiguée. Je n’aurais pas dû venir de suite. J’avais le temps. J’aurais pu trouver un hôtel, me reposer une nuit ou deux, voire plus. Mais comment aurais-je pu dormir sachant que j’allais devoir subir ce face à face avec ma mère ? Pourquoi s’accrochait-elle tant à moi ? Nous avions vécu à peine plus de quatre ans ensemble. Plus vite j’aurais résolu ce problème, plus vite je partirais. Pour le Pérou, mais c’était déjà ça. Peut-être qu’Orage ne resterait plus longtemps sur les Maÿcentres et qu’il pourrait venir me chercher. Je ne devais pas espérer de telles choses, c’était mal. N’empêche que, ça m’arrangerait.

Tandis que le vent soufflait autour de moi arrachant mon étole de soie, à l’intérieur de moi, une nouvelle bouffée de colère m’envahit. « Qu’on en finisse » et je sonnai à la porte.

Après quelques secondes, j’entendis le bruit grinçant du loquet. Elle ne l’avait toujours pas réparé. Je me remémorai rapidement le discours que j’avais plus ou moins préparé. Glace m’avait donné, à ce sujet, des instructions précises : « C’est ta mère avait-il dit, arrange-toi comme tu veux, mais force-toi à lui faire croire que tu as un minimum de considération pour elle ». Un frisson me parcourut et je resserrai autour de mes épaules la large écharpe de soie. Sur le moment, ce raisonnement m’avait semblé logique et assez facile à tenir. Orage aussi m’avait parlé de considération. C’était stupide, il ne devait même pas connaître la signification de ce mot.

La porte s’ouvrit enfin et je fus surprise de voir un homme apparaître. Je le regardai de haut en bas. Il était tout à fait insignifiant, un Autre, me regardant avec cet air gêné et désagréable dont sont affublés tous les Autres. Cet air qui semble dire : “Attention, elle est bizarre, méfie-toi ”. Encore, sur les Maÿcentres, ils avaient une raison de se méfier mais ici, c’était absurde.

Je devais être gentille, et cela, même si je détestais déjà cet homme que je ne connaissais pas, au moins autant que tous les autres que j’avais pu croiser depuis mon arrivée. « Je veux voir Emma Diarety ».

J’avais bien perçu que le ton que j’avais employé n’était pas du tout en rapport avec les bonnes intentions que je m’étais données. On aurait dit que ce n’était pas moi qui contrôlais ma voix. Bon, petite révision, j’allais être gentille, mais uniquement avec ma mère. Lui, ce n’était pas utile. Qui était-ce d’ailleurs ?

« Oui, nous habitons ensemble »

Mes yeux se portèrent sur la main gauche de l’homme. Il portait une alliance. Bien, pensai-je, ma mère avait toujours été trop sentimentale et adorait les mièvreries concernant le grand amour. Petite, elle me racontait des contes de princesses et de princes charmants. J’aimais ses histoires. Elle insistait sur la beauté de l’amour et moi, j’étais subjuguée par les combats entre les dragons et les princes et toujours un peu déçue car le dragon ne gagnait jamais à la fin. Il fallait admettre que ces créatures étaient bien plus intéressantes que ces petits rois en collant et ses princesses de porcelaine. Enfin, si elle avait trouvé un prince dans l’homme debout devant moi afin de s’enfermer dans des rapports compliqués, je n’y voyais pas d’inconvénient. Peut-être son mariage aura-t-il calmé son tempérament irritable même si, à mon avis, ce genre de rapport réunissait tous les éléments pour devenir fou. Cela dit, elle était déjà un petit peu folle avant.

L’homme à la porte me tira de mes rêveries. « C’est pourquoi ? »

Ha non, ça, je ne le supporterais pas. Moi, quand je posais ce genre de question, personne ne me répondait jamais. Et à lui, je devrais lui faire un compte rendu de ma vie. « Ca ne te regarde pas.

- Ecoutez gamine, je n’ai pas l’habitude qu’on me parle sur ce ton ».

Je levai les yeux sur lui dans le seul but d’accentuer son malaise. Je n’étais pas une gamine.

Ce n’était pas comme sur les Maÿcentres, où les gens avaient franchement peur de nous, sachant sans doute les risques qu’ils encouraient. Ici, c’était plutôt une sorte d’appréhension qu’ils ressentaient, comme si quelques instincts leurs prévenaient d’un danger qu’ils n’identifiaient pas. Peut-être comme ses gens qui ont le vertige, attirés par le vide tout en redoutant le danger qu’ils encourent. En tout cas, c’était suffisant pour qu’il ne me considère plus comme une gamine. Il était rentré en bredouillant quelques mots comme quoi il allait la chercher

C’est ça, va la chercher. Certains disaient que c’était quelque chose dans le regard qui provoquait cette réaction. Pouvait-on avoir le vertige, juste en regardant quelqu’un ?

Je repensais aux yeux d’Orage. Je ne les aurais pas comparés à des gouffres sans fond. Plutôt à une prairie d’herbe tendre qui commencerait à dorer sous la chaleur du soleil. Il me donnait bien le vertige, mais pas le même genre. Il avait bien un coté attirant, mais pas effrayant, même s’il criait sans cesse. Moi, j’avais les yeux de mon père, D’ailleurs ma mère disait que les yeux d’Espoir étaient comme deux océans prêts à vous entraîner dans leurs profondeurs, et dans sa bouche, c’était loin d’être poétique.

Je poussai la porte qu’il avait laissé légèrement entrebâillée et entrai dans la maison. Quitte à se disputer, autant le faire à l’intérieur. Rien n’avait changé : un petit hall en carrelage froid, terne, et trop sombre. Un placard dont la porte ouverte laissait percevoir quelques vieux manteaux. J’avançai jusqu’à la porte du salon. Les canapés élimés étaient toujours là mais un fauteuil avait été ajouté. De meilleure facture que le reste du mobilier, il semblait uniquement pointer encore plus la médiocrité du reste. Son mari aurait tout de même pu se charger de refaire la décoration puisqu’elle n’en était pas capable. La table basse avait changée aussi, mais toujours de mauvais goût. Voila que, tout d’un coup, je révisais mes jugements non seulement sur les maisons, mais aussi sur le mobilier des Maÿcentres. Après tout, ce que je voyais ici était pire. Le mobilier des riches habitations de la colline était simple mais les matériaux utilisés toujours de bons goût et bien plus confortables. Au fond, ce n’était pas si étonnant que la délégation d’Archuleta ait été impressionnée. Dire que j’avais vécu là-dedans ! Sur une vitrine était accroché un petit dessin sur un papier froissé. Je m’approchai et le pris dans la main. C’était moi qui l’avais fait. C’était quand je venais d’arriver sur Terre. Le papier était rare sur Plume et on ne le gâchait pas à faire dessiner les enfants. Je me souvenais l’émerveillement que j’avais eu à pouvoir dessiner. Que c’était moche ! Objectivement, je n’étais pas douée à l’époque. Maintenant non plus d’ailleurs. Il est très difficile de reproduire en deux dimensions un paysage en trois dimensions. On y perd forcement quelque chose. La sculpture d’accord, mais le dessin… pourtant, la vue de ce dessin fit monter en moi des émotions que je pensais oubliées. Il représentait la première maison dans laquelle j’avais habitée sur Terre. Une grande villa dans le sud de la France. J’avais quelques bons souvenirs de cet endroit. Un grand parc pour jouer et une piscine chauffée. Avant la mort de mon père, j’y avais passé de bons moments. Là-bas, nous avions de jolies choses. Espoir m’avait chargée de la décoration. Il m’avait amenée chez un grand ébéniste. Nous avions regardé des catalogues et j’avais pointé ce que je voulais. Ensuite, mon père avait regardé l’artiste et lui avait dit. « Vous avez compris ce que veut ma fille ? Allez, au boulot » mais ma mère avait tout vendu. Ensuite, nous avions déménagé et j’avais vécu ici. Je ne gardai aucun bon souvenir de cet endroit. Une immonde bestiole à quatre pattes vint se frotter le long de ma jambe. Je lui donnai un léger coup de pied et elle s’en alla. Je n’avais rien contre les chiens, chats et autres animaux à poil, mais je ne les affectionnais pas particulièrement. Trop dur à comprendre et risques de parasites. Tout cela, c’était la faute de ma mère. C’était elle qui m’avait forcée à venir ici. Espoir lui avait laissé une vraie fortune à sa disposition et qu’elle continuait à vivre dans la misère. Elle aurait pu au moins demander à son homme de recoller la tapisserie.

Voila que je recommençais à m’échauffer. Il fallait que je me calme. J’étais là pour discuter. Pour une fois, je devais faire preuve de diplomatie.

Quelques bruits de pas dans le couloir et la porte d’entrée fut refermée. Le mari d’Emma entra dans le salon et sursauta.

« Tu pensais que j’étais partie ?

- Qui vous a permis d’entrer ? » Visiblement il essayait de reprendre le contrôle de la situation mais n’était pas prêt d’y arriver. Dire que ma mère avait vécu au coté d’Espoir pour ensuite tomber si bas. « Je n’ai pas besoin d’autorisation pour entrer » lui dis-je sans me retourner. « Emma arrive ?

- Emma ne va pas tarder.

- Bien

- Qui êtes-vous ?

- Je suis sa fille.

L’homme recula comme si on l’avait frappé. Ca m’apprendra à répondre gentiment à une question.

« Val, c’est merveilleux ». Dit-il après s’être rattrapé contre le mur. « Emma va être folle de joie de te voir. Et moi, tellement heureux de faire ta connaissance. »

Il continuait à palabrer disant combien il avait entendu parler de moi. Il s’arrêta soudain et s’approcha sans conviction, les bras ouverts. Je ne cernai pas ses intentions, mais je le vis avec horreur prêt à envahir mon espace vital. La peur et la surprise m’arrachèrent un cri tandis que je faisais un bon en arrière.

Je me tournai vers l’entrée juste à temps pour voir Emma entrer et, une seconde plus tard, elle se jetait dans mes bras. Décidément, c’était le jour des effusions.

Par réflexe, je la repoussai, désorientée par ce contact. Je n’avais pas pris le temps de me protéger et je fus soulagée de constater que ses pensées ne déferlaient pas sur moi. Je me détendis un peu en l’écartant doucement. Son mari nous regardait d’un air passablement stupide. Il restait debout, ne sachant que faire, se balançant imperceptiblement d’un pied sur l’autre. Je me voyais mal discuter devant lui et cherchais un prétexte pour l’éloigner. « Ne reste pas debout comme un piquet, va nous chercher à boire.

- Val, ne parle pas ainsi à mon mari. »

Voila, là, je reconnaissais ma mère. Toujours prête à maugréer alors que j’avais juste donné à son homme une occasion de se distraire.

« Laisse Emma » lui répondit-il. « C’est normal qu’elle soit un peu perdue. Sans doute ne s’attendait-elle pas à me trouver. Ce doit être dur d’apprendre d’un coup que sa mère s’est mariée ».

Qu’est-ce qu’il racontait encore ? Quel genre de coup ça aurait pu me faire ? Il faisait le fier tout en triturant son alliance pour se donner une contenance.

« Crois-moi, Elle s’en fiche éperdument » répliqua ma mère sur un ton de reproche.

« Je ne pense pas que je doive la laisser seule avec toi.

Le courageux chevalier prenait la défense de sa belle contre sa propre fille. Enfin courageux, il ne faisait pas le fier. Il dégageait un mélange de confusion, d’appréhension et d’incompréhension. Il restait là, comme un piquet. Mais un piquet qui ne soutenait rien, qui n’avait pas la moindre utilité.

- File. Je ne l’avais pas dit à haute voix mais l’ordre en eut autant d’effet et il ne demanda pas son reste.

Je me tournai vers ma mère : « Tu as demandé à me voir parait-il ? »

Elle s’était reculée et se tenait debout, les bras croisés, au milieu de la pièce tandis que je m’étais assise sur le canapé.

« Tu es un monstre », dit-elle dans un souffle. « On dirait ton père ».

Des jours de voyages pour entendre ça ! Elle m’avait gâché la vie et s’apprêtait à continuer dans cette optique et c’était moi le monstre.

Etre gentille. Que m’avait dit mon frère ? D’être respectueuse. Ca m’étonnerait, je n’aurais jamais accepté. Non, il m’avait demandé de lui donner de la considération. Je ne savais pas trop comment on donnait ce genre de chose. « Tu ne m’as pas fait venir juste pour me critiquer j’espère. Que ce passe-t-il ?

- Ce qu’il se passe ! Il y a plus de deux ans que je n’ai aucune nouvelle. Tu es partie sans une explication et maintenant, tu es étonnée que je cherche à te voir ! »

En fait, ça ne faisait pas tout à fait deux ans quoique, le calcul des années n’étant pas le même, elle avait peut-être raison, mais je n’étais pas certaine que jouer sur ces détails soit la meilleure chose à faire pour l’instant.

« Ne prends pas ton air larmoyant, maman, tu savais très bien où j’étais, ou au moins, avec qui. Tu as envoyé, par je ne sais quel moyen, des propos compromettants à Archuleta dans le seul but de nous nuire.

- C’est vrai et je suis bien étonnée de ne pas avoir de leurs nouvelles d’ailleurs.

- Désolé si ton mauvais coup n’a pas marché mais maintenant, c’est Glace qui dirige le projet d’Archuleta et tu penses bien que ton message a vite été intercepté. Plus aucun des abrutis de cette base ne se souvient de tes menaces.

- Glace, responsable du projet d’Archuleta ! On peut craindre le pire. Qu’est-ce qu’il devient lui ? Il porte toujours aussi bien son nom ? Jamais un sourire, jamais un mot gentil, toujours à regarder tout le monde de haut. Je ne doute pas qu’il soit apprécié. Savent-ils exactement de quoi ce gosse est capable ?

- Tu irais tout détruire. Pourquoi ? Par vengeance ? Ou juste parce que je ne suis pas telle que tu l’aurais voulu ?

- En tout cas, tu es tout à fait comme Espoir l’aurait voulu. Comme il serait fier s’il te voyait ainsi. Méchante, égoïste, sans cœur, prétentieuse. Son portrait craché et tout aussi belle et séduisante que lui avec les mêmes yeux pervers.

Ah, qu’est-ce que j’ai pu admirer Espoir. C’est sur, à quinze ans, on se laisse berner par n’importe qui, pourvu qu’il soit beau et charmant. Oui, car il était charmant, au début. Il avait cette sorte d’aura de mystère qu’on retrouve chez les Adarii. Il était fascinant. Il connaissait des choses extraordinaires et me faisait rêver. Et puis, c’était la seule personne qui s’intéressait à moi. Si bien que, pauvre idiote que j’étais, je suis tombée amoureuse de lui, mais lui, il était incapable d’aimer. Evidemment, je ne savais pas qui il était. Il s’était bien gardé de me le dire et puis, je me suis retrouvée enceinte. J’étais terrifiée. Ça ne devait pas se passer ainsi. J’avais pris toutes les précautions possibles. Je ne sais pas comment il s’y est pris, mais ce devait être de sa faute. En tout cas, il était ravi, il jubilait littéralement. Ma famille disait que je ne devais pas le garder, que j’étais trop jeune, que ça allait m’attirer des ennuis. Si j’avais su à quel point ! »

Ma mère soupira et s’affala dans un fauteuil. Comme elle paraissait vieille. Je ne l’avais jamais entendu parler autant si ce n’est pour des bêtises sans intérêt que je n’écoutais pas. Je ne savais pas quoi dire et elle continua laissant poindre quelques piques de colères fuser de ses propos.

« J’étais naïve à cette époque. J’ai préféré me disputer avec eux et m’installer avec Espoir. Pour moi, j’allais construire quelque chose On allait avoir un enfant à nous, qu’on élèverait ensemble. Je me voyais marier avec Espoir et puis, il est parti. J’étais enceinte de sept mois et lui, il est parti » répéta-t-elle plus fort « après toutes ses belles promesses, après avoir tout abandonné pour lui, il est parti ».

Elle criait presque mais s’arrêta un instant et reprit plus doucement : « Je me suis retrouvée seule. Je l’ai cherché pendant des mois. J’ai découvert que le nom qu’il m’avait donné n’existait pas. Il me laissait une vraie fortune alors que je ne m’étais même pas demandé comment il gagnait sa vie. Quand il est revenu, tu avais presque deux ans. Il est arrivé comme s’il était parti la veille. Je me souviens qu’il n’a pas eu un regard pour moi. Il t’a vu, il s’est agenouillé et tu t’es précipitée dans ses bras comme si tu le connaissais depuis toujours. Il t’a tenue face à lui et là seulement, il a daigné me regarder. “Elle a mes yeux ” a-t-il dit au comble du ravissement »

Ma mère s’arrêta soudain. Elle n’était pas loin de se mettre à pleurer, mais ce sont des yeux secs qu’elle pointa sur moi.

« Il a essayé de t’enlever à moi, de fuir avec toi. Il m’aurait laissée sans le moindre scrupule. Voilà qui était ton père. Voilà l’homme que tu admirais tant. Mais, ça n’a pas marché.

- Pourquoi ?

- Pourquoi ! Je te raconte toutes les horreurs de ton père, et la seule chose qui t’interpelle, c’est de savoir pourquoi ses ignobles plans n’ont pas marchés. Ton frère ne t’a pas appris que ce genre de question était une insulte à l’intimité ? A moins que tu ne me considères pas suffisamment importante pour avoir droit à la moindre intimité. C’est ça n’est-ce pas ? Et ne cherche pas à me mentir, je n’ai jamais été dupe des bêtises que tu me racontais sans cesse. Tu m’as toujours méprisée, tout comme ton père. Jamais il a eu plus de respect pour moi que pour ses domestiques. Il m’a relégué le plus loin possible, au milieu de nulle part. Au départ, il m’avait dit que tu vivrais avec moi, mais au bout de quelques mois, c’était à peine si je te voyais. Je suis restée là-bas, seule, à souffrir de la chaleur et du manque d’oxygène, jusqu’à ce que je craque et puis, il s’est empressé de me renvoyer sur Terre et de te garder pour lui seul. »

Je savais tout cela. Pourquoi me le répétait-elle ? Elle ne devait pas démolir ainsi mon père, elle ne devait pas salir sa mémoire, jamais. Je ne voulais pas entendre ses insultes. Tout ce dont je voulais me rappeler d’Espoir, c’était ses sourires, la façon dont il me serrait dans ses bras, les histoires qu’il me racontait avant de m’endormir. C’était ça mon Espoir. En plus, ma mère exagérait. Elle avait une très jolie maison et on lui fournissait tout. Elle aurait pu se faire une vie agréable sur Plume. La seule chose qu’on lui avait demandé, c’était de ne pas révéler que j’étais sa fille. De toute façon, personne ne l’aurait crue.

« Tu n’imagines pas comme j’ai été heureuse quand il est revenu sur Terre. Il avait dit qu’il le ferait mais je n’avais pas osé l’espérer. Je me suis sentie revivre quand je t’ai retrouvée mais toi, jamais tu n’as jamais eu le moindre intérêt pour moi. Il n’y avait que ton père qui comptait. Ton père et le lien bizarre qui vous unissait, mais ce n’était pas grave. Je me figurais, qu’avec le temps, tout s’arrangerait. Et puis, ici, j’étais chez moi. J’ai pu exiger d’habiter avec vous. En plus, comble du bonheur, j’ai eu le plaisir de constater qu’il nous laissait tranquille. Il partait tôt le matin, revenait tard le soir, voire partait plusieurs jours d’affilé. J’étais enfin libre et avec toi. Bien sur, je me doutais qu’il avait repris de nouvelles expériences sordides, mais je ne voulais rien en savoir.

Alors oui, je l’avoue, quand tu es venue me voir en pleurant au milieu de la nuit pour m’annoncer que ton père était mort, j’ai ressenti un instant de pur bonheur. Bonheur qui fut instantanément gâché quand j’ai eu conscience que si tu avais pu ressentir sa mort à une telle distance, c’est que tu étais comme lui.

- C’est faux, tu n’en savais rien. » Je lui avais toujours caché et même au moment où j’étais partie, elle ne le savait pas encore.

Bien sur que si, j’étais au courant. Tu imaginais sans doute que je ne pouvais rien te cacher ? Prétentieuse, tu ne sais rien. J’espérais juste que si je te décourageais dans cette voie, toute seule, sans personne pour t’enseigner quoi que ce soit, tu refoulerais tout ça. Mais non, il a fallu que tu partes les rejoindre »

Je la coupai ne pouvant en supporter d’avantage « C’est ignoble ce que tu dis là.

- Je te reconnais bien là. Je t’apprends que ton père s’est servis de moi, a chercher à enlever mon enfant, que tu n’es qu’un sujet d’expérience et la seule chose qui te révolte, c’est que j’ai essayé de te faire vivre normalement. Tout ce que je voulais, c’était ton bonheur. Que tu puisses vivre pleinement. Tu aurais pu avoir tellement de choses. Réussir ta vie, être aimé…

Mais au fond Pluie ». Elle avait craché mon nom d’un air de dégoût. « Parce que je suppose que tu as repris ce nom. Alors, Pluie, es-tu capable d’aimer ? D’un amour profond et sincère, d’un amour exclusif. Es-tu capable de ressentir le manque lorsque celui que tu affectionnes est loin de toi ? D’avoir besoin de sa présence ? De vouloir tout partager avec lui ? Parce que je suppose que, jolie comme tu es, tu n’as pas dû rester seule longtemps vue leur obsession pour les enfants. »

Je ne m’étais jamais posée la question. Ce dont elle me parlait semblait plutôt ressembler à une servitude. Elle ne parlait pas de plaisir mais de besoin. Peut-être en étais-je incapable au fond. Je regardais autour de moi. Quelques détails m’avaient échappé. Des photos de vacances de ma mère et son mari et une photo de mariage.

Je secouai la tête. Pas comme ça, non. C’était trop étouffant. Pour aimer, il fallait être libre, mais je ne voulais pas parler de cela. Je n’étais pas là pour ça. Il fallait revenir sur le problème pour lequel j’étais ici et y rester « Bon, au sujet de ses histoires avec Archuleta.

- Quelles histoires ?

- Tu le fais exprès bon sang, Glace m’a dit que tu menaçais de révéler je ne sais quelles sordides histoires à Archuleta.

- Ha ça ! C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour te convaincre de revenir. Tu vois à quoi j’en suis réduite ! Faire des menaces pour voir ma propre fille. Mais, à force de vivre sous les chantages d’Espoir, ça laisse des traces.»

Et c’était réparti. Je n’en sortirais jamais. Je la laissais continuer ainsi. Au bout d’un moment elle parut s’essouffler. J’en profitai pour reprendre la conversation : « Et maintenant que je suis là, que comptes-tu faire ?

- Je voudrais, te convaincre de laisser tomber et de revenir avec moi.

- Tu voudrais m’obliger à rester en faisant du chantage, en raillant et en insultant ma famille ? Jamais, tu entends, jamais. Pour qui me prends-tu à la fin ? Une de ses petites idiotes que tu m’obligeais à côtoyer.

C’est fini tout ça, fini.

- Ne recommence pas à me parler ainsi ma fille. Tu entends, jamais.

- Ha oui, et sinon quoi ?

- Sinon, j’irai moi-même à Archuleta dénoncer les expériences d’Espoir. Mieux même, tu me dis que Glace dirige le projet. Je m’étonne qu’ils aient accepté si facilement un Adarii parmi eux. Savent-ils exactement de quoi il est capable ? Je devrais peut-être leur expliquer.

- Tu es malade maman. Tu es vicieuse et égoïste. Te rends-tu compte du bordel que tu voudrais faire, et juste pour me faire du mal ? Tu me dégoûtes. Jamais je ne te laisserais faire ça.

- Tu t’attaquerais à ta propre mère pour protéger tes amis. Regarde à quoi ils t’ont réduite. Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ? “Va, et demmerde toi pour la faire taire”. Quelque chose dans ce style sans doute. Je ne suis rien pour eux, et toi, pourquoi te gardent-t-ils ? Qu’est-ce qu’ils aiment chez toi ? Ton sale caractère ? Ta méchanceté ? Ce ne doit pas être un problème, ils sont pareils mais ce n’est pas pour cela qu’ils t’ont recueillie. Ils te prennent en considération uniquement parce que tu es télépathe. Il n’y a que par ça qu’ils jugent quelqu’un. Par ses liens et par sa famille.

- Tais-toi.

Elle se tut un instant, un petit rictus aux lèvres puis reprit de plus belle : « Tu n’as rien de plus consistant à me proposer ? »

Je restai bouche bée. Elle avait chassée ma volonté sans le moindre effort apparent.

« Mais comment…

- Ho pauvre petite malheureuse. Il faudra que tu trouves autre chose contre moi. Je ne suis pas sensible à ces broutilles. Alors maintenant, que vas-tu faire ?

- Qui es-tu maman ?

- En voilà une question ! Le genre de question que tu aurais dû te poser depuis bien longtemps. Mais, tu étais trop égoïste. Tellement centrée sur toi et tes petits malheurs que tu n’as jamais portée la moindre attention à ta propre mère. Tu te contentais de m’éviter sans doute par peur de surprendre des pensées qui seraient indignes de toi ? Tu n’en aurais même pas été capable.

- Réponds-moi, qui es-tu ?

- Qui suis-je ? Mais exactement la même chose que toi ma chérie ? Un rat de laboratoire d’Espoir. Mais pas comme les autres. Moi, on ne me prenait pas à écouter ses extravagances. Je le connaissais trop bien. Maintenant, va-t’en et reviens me voir quand tu seras écœurée de tes amis.

- Stop.

J’avais à peine eu le temps de me retourner quand le mari de ma mère était entré.

Emma le regardait. Il semblait s’être transformé en statue. Il devait lutter vainement, perdu entre sa volonté de venir vers nous et la mienne qui l’obligeait à rester sans bouger mais aucun muscle ne trahissait son effort. Seul sa cage thoracique et les autres muscles maintenant la vie et l’équilibre fonctionnaient encore.

« Il nous entend tu sais ». Je m’approchai de lui. Ma mère me regardait faire sans esquisser un mouvement.

- Lâche-le.

- Il a tout entendu.

-Tu n’arriveras pas à le garder longtemps ainsi. Qu’est-ce que tu comptes faire ?

- A toi de me le dire. Soit il ne se rappellera de rien et il se précipitera dans tes bras. Soit…Il n’est pas content du tout tu sais.

- Il y a de quoi. »

Je sentais mon cœur qui battait la chamade. Je ne supporterais plus cette situation longtemps. « Si tu nous causes le moindre problème », lui dis-je tout bas. « Je me vengerai sur lui ».

- Oublie ordonnai-je à mon beau père. Je lui tournai le dos et quittai la maison tandis qu’Emma hurlait des injures qu’elle n’aurait pas dû connaître. Je ne me retournai pas et continuai à avancer à l’aveuglette, les yeux embués de larmes. La dernière fois que j’avais pleuré, c’était après avoir sondé les souvenirs d’un criminel. Etais-je vraiment un monstre qu’on utilisait uniquement pour le sale boulot ? Pourquoi m’avait-on obligée à faire ça ? En être réduite à faire du chantage à ma propre mère. Tout en marchant, je me retrouvai à traverser le petit parc dans lequel Justin avait tenté de m’agresser. Je l’avais laissé faire, je l’avais même nargué car je savais que Sentiment n’était pas loin et qu’elle me protègerait. Et si je n’avais pas eu les capacités des Adarii, est-ce qu’elle m’aurait laissé me faire frapper ?

- Je suis venue parce que tu étais la fille d’Espoir.

Perdue dans ma confusion, je ne m’étais même pas rendue compte que j’avais appelé Sentiment.

- Et si je n’avais pas été télépathe ?

Je ne sais pas pourquoi j’avais posé la question. Je connaissais très bien la réponse. Pourquoi avoir envie d’être enfoncée d’avantage.

- Dans ce cas, tu aurais été la fille d’Emma Diarety.

La réponse de Sentiment était plutôt gentille mais elle me fit souffrir et je la chassai le plus violemment possible. Je ne comprenais que trop bien ce que ça voulait dire. Cela signifiait qu’elle n’aurait pas prêté plus d’attention à moi qu’aux employés qui se levaient sur son passage dans les bureaux du complexe du conseil.

Je me laissais aller à la tristesse, submergée par mes émotions. Je me concentrai afin de respirer profondément pour me calmer mais j’étais trop oppressée. Je marchai sans savoir où j’allais. Peut-être par un réflexe, je suivis la route que j’avais prise tant de fois et me retrouvai face à la mer. Une nouvelle digue de béton cassait le paysage mais je n’y pris pas garde. Je m’assis sur un banc et ramenai mes genoux sous mon menton.

- Remets-toi Pluie. Qu’est ce qui t’arrive ? C’est Emma qui t’a mise dans un tel état ? Ne me dis pas que tu n’as pas réussi à lui faire entendre raison ?

J’avais reconnu Tempête à son contact doux et sucré, enfantin et sensuel à la fois.

Je l’éloignai de moi. Je ne sais pas pourquoi j’avais fait cela, mais elle m’avait donné réfléchir. Je n’étais pas prête à révéler que ma mère pouvait me résister, pas maintenant. Ca ne la regardait pas mais je me sentais si seule que je lui répondis tout de même : - C’est ma mère, comment veux-tu que je lui fasse du mal ? Jamais vous n’auriez dû me demander cela.

- Qu’as-tu fais ?

- Je l’ai menacé de m’en prendre à son mari si elle faisait des histoires.

- C’est très bien ça, mais il n’y a pas de quoi te mettre dans de tels états. Au pire, si ça ne marche pas, on s’en occupera si tu ne peux pas gérer ça.

Par le contact qui nous liait, je ne pus m’empêcher de sentir à quel point elle aimerait ça.

- je ne veux plus t’entendre, va-t’en. Va-t’en répétai-je tout haut en m’appuyant plus fort contre le dossier du banc. Quelques personnes passaient jetant des regards perplexes. Je m’en fichais. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent. Je me fermai à eux, aux autres, à tout, sauf à l’océan. Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi. Des gens passaient tout autour de moi, mais j’étais seule, la Terre ne m’avait jamais apportée autre chose que la solitude de toute façon. Je gardais les yeux dans le vague, regardant les passants sans les voir, sans les sentir, perdue. Les allées et venues se faisaient moins nombreuses. Il faisait froid, mais je ne bougeais pas. Je restais immobile jusqu'à ce que le monde devant moi devienne flou, ne gardant à l’esprit que le mouvement de l’eau et le bruit des vagues. L’odeur du sel de l’océan m’enivrait un peu plus à chaque respiration et je me laissais emporter par lui. Ce n’était plus la même mer devant moi, les vagues étaient toujours là mais elles semblaient s’être forcies pourtant, le vent ne s’était pas levé. Les couleurs se mouvaient changeantes au gré des rayons du soleil et de l’ombre des nuages. Le soleil baissait sur l’horizon, dardant sur la mer quelques rayons roses lui donnant les mêmes reflets que la mer de mon enfance puis d’un coup, elle devint bleue. D’un bleu profond, pénétrant, immense et sans fin. Violent et tendre. Aussi bleu que mes yeux. L’odeur des embruns m’envahissait, toujours plus forte.

Je tanguais, comme sur un bateau. Embarcation de fortune perdue dans la tempête. Une voix me parlait au loin, douce et réconfortante. Triste aussi. Elle m’appelait, m’attirait comme une main tendue, connue et étrangère à la fois. J’imaginais sentir mon père, mais plus jeune. Ou mon frère, mais plus chaud. Je me sentais aspirée. J’avais la sensation de toucher quelqu’un, une force puissante puis d’un coup, l’odeur disparue transformée en quelque chose d’acre, de mauvais, de sale. La voix se fit plus forte, plus proche. Un effluve de vieux vin me fit tousser.

« Ptite d’moiselle, ça va pas ? »

Je sursautai en voyant un vieil homme en face de moi. A ses vêtements vieux et sales, je l’imaginais sorti tout droit des villes souterraines. Ma surprise m’avait déstabilisée et j’avais failli tomber. Il me retint par le bras. - Soif, pas normal cette fille, soif, droguée sans doute, soif, petite pièce pour boire, soif.

La surprise avait détruit mes protections et ses pensées d’ivrogne m’assaillirent. « Lâchez-moi » criai-je en le regardant, mais mon cri sonna plutôt comme une supplication. - mignonne mais pas normal, soif, méfiance. Il me lâcha et s’éloigna en grommelant. L’écho de ses pensées raisonnait encore en moi et le manque lié à sa dépendance me transperçait comme si c’était le mien. La nuit était tombée mais était tenue à l’écart par la lumière crue et froide des réverbères. L’idée de finir la soirée dans un bar à m’enivrer me tenta soudain. Je me levai en titubant. J’avais des courbatures d’être restée si longtemps sans bouger. Le froid de la nuit m’envahit d’un coup et j’enfilai la veste que m’avait laissée Sentiment. Marcher dans les rues désertes me réchauffa quelques peu. Il était tard et la plupart des bars étaient déjà fermés. Je dénichai un lieu de perdition des plus mal famés mais ouvert toute la nuit et poussai la porte, m’assis à une table, commandai une bière et posai sur la table les quelques piécettes qu’il me restait. Avec ça, je n’irais pas bien loin mais c’était fini de manipuler les gens à ma convenance. J’avais pris une grosse claque d’humilité. Je ne me souvenais même plus à quel moment, quels avaient été les mots qui m’avaient le plus touchées. Etait-ce le discours de ma mère ? L’air dégoûté qu’elle avait pris en parlant d’Espoir ? Etait-ce le regard terrorisé de son mari ? Les paroles crues de Sentiment ? Ou encore la joie perfide de Tempête qui imaginait déjà ce qu’elle pourrait faire subir à ma propre mère ?

Je ne voulais plus penser à ça. Je bus ma chope d’une traite et en commandai une autre.


jeudi 13 décembre 2007

Partie 2 : Prologue

Prologue

Celui qui a de l’espoir voit le succès où d’autres voient l’échec

O.S. Marden

« Bien sur que non, on ne repart pas sur Plume »

Tempête me regardait comme si j’avais fait la proposition la plus insensée qu’il puisse être imaginée et dédaigna le bracelet qu’elle avait « emprunté » selon ses dires au conseiller Sinshy. Il s’agissait d’une sorte de minuscule ordinateurs rassemblant une multitudes de données inutile. De son emploi du temps aux travaux en cours. « Ca fait quatre ans que je me pourrie la vie ici dans le seul but d’avoir accès aux technologies des Maÿcentres pour mes recherches. Je ne vais pas tout laisser tomber maintenant. J’ai étudié tous les travaux et tous les documents rassemblés par Espoir avant sa mort et je peux t’assurer qu’il s’agit d’un sacré travail. Ton père avait regroupé une mine d’information fabuleuse et sûrement pas en suivant les directives des Maÿcentres ni celle de la Terre. Il a passé plusieurs années sur Terre avant ta naissance, encore d’autres il y a une dizaines d’année et presque trois ans avec ta mère et toi sans que personne n’en sache rien.

- Je pensais que tu t’occupais exclusivement de faire des études au niveau des plantes curatives pour la Terre ?»

Je savais pertinemment qu’elle me cachait une bonne partie de ses recherches aussi, je ne m’étonnais nullement de l’entendre parler ainsi. Elle ne prit pas la peine de répondre à ma question.

« L’arrogant président Eysky veut que je quitte les Maÿcentres, dans ce cas, je quitterai les Maÿcentres sans regret. Mais moi, je retourne sur Terre, je reprends les travaux de ton père car je suis sûre que lui aussi ne s’intéressait pas qu’aux relations diplomatiques ».

J’ouvris de grands yeux et me tournai vers Sentiment. « Tu ne vas pas la laisser faire ça ?

- J’ai renoncé à tenter de l’empêcher de faire quoi que ce soit. De toute façon, elle ne m’écoute pas. Par contre, je l’accompagnerai, espérant réduire la perturbation au minimum.

- Vous avez déjà oublié le désastre de notre dernière escapade ? Je me souviens encore la façon dont nous nous sommes faites remballer quand vous êtes venues me chercher.

- Là, c’est différent » reprit Tempête, « notre départ est prévu, on aura juste l’itinéraire à changer. On part des Maÿcentres, on va jusqu’à la plate-forme de plissement de l’espace, on change discrètement les coordonnées après s’être assurées qu’on n’est pas suivi et le tour est joué. Personne ne nous retrouve jamais.

- C’est ça, et au niveau de la Terre ? »

Tempête se mit à rire mais surtout par nervosité. Elle avait beau dire, elle était furieuse à l’idée d’être chassée ainsi. « Ces hommes ont devant leurs yeux des restes de civilisations extraordinaires, un monceau de mystères sans explication et ils ne s’en préoccupent même pas alors pourquoi se questionneraient-ils plus à mon sujet ? En plus, j’ai une autorisation en bonne et due forme » dit-elle en me tendant un document signé par le général Gentry.

« Cela dit » précisa-t-elle, comme si je ne savais pas lire, « que nous avons le droit d’aller sur Terre selon notre bon vouloir, faire toutes les recherches qui peuvent nous être utiles.

- Une autorisation obtenue ainsi n’a pas grande valeur.

- Ca, ils ne savent pas comment je l’ai obtenue. Ils m’ont juste dit qu’on ne pouvait rien refuser à une personne aussi charmante.

- Dans ce cas, tu n’as pas besoin de moi. Une personne aussi charmante trouvera bien ses renseignements toute seule.

- Bien sur que si, j’ai besoin de toi. Je sais à peine lire l’anglais. En plus, je ne sais pas m’y prendre pour trouver les informations. Il faut chercher dans des tas de machines compliquées. Je n’y connais rien là-dedans. Et surtout, je te rappelle qu’Eysky ne veux plus te voir ici.

- Il a dit ça sur un coup de tête, ça lui passera.

Plumeau passa la tête par l’entrebâillement de la porte du salon : « Le président Eysky et la Syhy Lytyl attendent dehors.

- D’accord, je m’en occupe » dis-je aux deux filles soulagées de se débarrasser si facilement de la corvée. Ils n’avaient pas attendu longtemps ces deux-là.

« Votre domestique a refusé de nous laisser entrer » s’exclama le Président à peine avais-je ouvert la porte.

« Je crois que vos gardes l’ont vexée hier. Ils l’ont menacée de lui trouver un vrai travail sur les Maÿcentres ».

Une légère fragrance d’incrédulité se dégagea du président. Il ne devait pas comprendre en quoi ce pouvait être une proposition si dégradante mais il n’insista pas. Il n’était pas venu pour ça, malheureusement.

« Nous devons parler à Orage.

- L’Adarii Orage n’est pas encore levé. Pour tout vous dire, nous avons été retenus assez tard hier par certaines personnes indélicates et…

- Pluie, n’envenime pas les choses, laisse-moi cet honneur. J’arrive

Je soupirai. « Il arrive ».

Le jour était levé et le soleil déjà chaud. Nous étions passés d’un hiver froid et noir à un été ensoleillé en quelques jours. Etais-ce pour profiter du soleil retrouvé que je leur proposai de s’installer autour d’une des fontaines du jardin ? Non, au fond de moi, je savais bien que la raison était tout autre : je n’avais aucune envie de les voir gâcher encore la douce retraite de la villa.

Orage arriva à peine quelques minutes plus tard, heureux de constater que seul le président et la Syhy s’étaient déplacés.

« Allez, finissons-en. Dites-moi tout Syhy. Aurais-je le plaisir de m’unir à votre fille ?

- Jamais », cracha-t-elle. « Comment pouvez-vous imaginer que quelqu’un d’aussi perverti que vous puisse avoir droit à un tel honneur ?

- Vous m’en voyez désolé » répondit Orage tout sourire.

« Il a été conclu », dit le président, « que Syhy Dyasella Lïtïl sera soumise à une période de réclusion d’un an à son domicile.

- Pour réfléchir à son comportement outrageux », précisa sa mère.

« Ensuite », continua le président. « Elle vivra avec Syhy Ryun Eïskï selon les coutumes matrimoniales des Maÿcentres. »

Tout ça pour ça ! Ca valait le coup de faire de telles simagrées.

- En ce qui vous concerne Adarii, je vous suggère de faire de même ».

Orage rit franchement. « Je suis en réclusion depuis que je suis arrivé ici.

- Alors, disons qu’à partir d’aujourd’hui, c’est pire. Vous n’avez plus accès aux réunions du conseil, vous ne sortez plus de la villa sans autorisation, vous…

- Taisez-vous ! Vos coutumes ne me regardent pas.

- Ce n’est pas une coutume », reprit Eysky « c’est un ordre du président.

Et ce n’est pas tout. Tout comme Dyasella se verra forcée de ne pas voir son fiancé pendant un an, vous devrez de même vous séparer de vos petites amies. »

Loin de s’offusquer, Orage sourit à cette idée. « Comme il vous plaira Président. Tempête est déjà en train de faire ses bagages. Elle ne supporte plus vos insultes quotidiennes et a décidé de quitter les Maÿcentres. Sentiment l’accompagne d’ailleurs ».

Et voilà comment l’exil des deux filles se transformait en une décision de leur part.

« Et elle ? » La Syhy me pointa du doigt comme elle aurait désigné un excrément.

- Pointe ça ailleurs.

Je la regardais multiplier ses efforts pour garder son doigt vers moi, mais ma volonté était la plus forte. Elle baissa le bras mais me lança un flot de paroles injurieuses.

« Ca suffit Syhy. J’étais prêt à faire un effort, mais votre comportement est nettement plus insultant pour nous que tout ce que j’ai pu faire à votre fille. Faites vos excuses à l’Adarii Pluie de suite. »

La Syhy hurla encore plus fort qu’Orage : « Jamais ! C’est à elle de s’excuser.

- Vous avez raison, de simples excuses ne suffiraient pas à réparer un tel affront. » J’étais hors de moi, j’aurais voulu la frapper. D’ailleurs, j’allais la frapper.

Orage m’attrapa le bras au vol. - Surtout pas Pluie. Tu en as déjà fait suffisamment à ce niveau.

Je me détournai d’Orage et mes yeux se portèrent sur la fontaine. - Pourquoi pas un bon bain alors.

- Non Pluie, cesse d’agir sans réfléchir. Il faut faire preuve de diplomatie et c’est ma spécialité. Nous sommes au bord du gouffre. Reste à savoir si nous sautons avec ou sans parachute. Va rejoindre les autres et laisse-moi m’occuper de ça.

J’obéis à contrecœur, bien consciente qu’il avait raison. En passant près du président, je m’arrêtai et murmurai à sa seule intention : « Vous feriez bien de cloîtrer aussi Ryun. Après tout, je ne suis pas sûre qu’il soit si sage que ça lui non plus.

- Ryun n’a jamais rien fait.

- En général, vous avez toujours besoin de moi pour être certain de ce genre de chose. Vous imaginez vraiment que je ne sais rien de compromettant ? »

Je le laissai à ses réflexions, heureuse d’avoir semé si facilement le trouble dans son esprit et remontai auprès des filles.

***

« Parle-lui de tes stupides théories, ça lui changera les idées »

Je venais de faire un résumé de la situation à Tempête. On se retourna toutes les deux vers Sentiment qui avait prononcé ces paroles.

« Ce n’est pas stupide », dit Tempête. « Peut-être un peu poussé mais pas stupide. Tu connais l’hypothèse de Vengeance selon laquelle, le peuple Adarii viendrait d’une mutation sur Saphir ? »

Oui, je connaissais. Ce n’était fondé sur rien mais ils n’avaient pas trouvé mieux alors, ils s’en contentaient.

« Je n’y crois pas » ajouta Tempête

« Moi non plus et alors ?

- Disons, pour faire simple, que si toutes les civilisations des différentes planètes connues viennent de la Terre comme je le pense. Alors, les Adarii viennent de là aussi. Et après tout, serait-il totalement absurde de penser qu’ils aient laissé quelques traces ? »

J’éclatai de rire. « Oui, ça l’est. Tu comptes aller sur Terre fouiller des ruines dans l’espoir de trouver des armes de notre peuple dont personne n’a jamais entendu parler sûrement dans le but de détruire les Maÿcentres avec Orage ?

Je le regardais cherchant à déceler quelques traces d’humour dans ses propos mais, malheureusement, elle semblait sérieuse.

« Ecoute Tempête, j’adore tes excentricités, mais là non, c’est l’excuse la plus lamentable que tu n’aies jamais inventée pour justifier tes recherches.

- Non Pluie, tu n’as pas tout à fait suivi. J’affirme qu’il y a des traces d’éléments de notre culture sur Terre. Durant le peu de temps que j’ai pu passer sur cette planète, la première fois il y a quatre ans où je suis restée deux mois et la deuxième fois il y a deux ans quand je suis venue te chercher, j’en ai trouvé pleins. Des étymologies similaires, des éléments pictographiques, ainsi qu’au niveau du langage, des consonances en particulier. Des éléments architecturaux aussi, par exemple l’utilisation de blocs de pierre de plusieurs tonnes dans les constructions.

- Imaginons même tout ce que tu veux, ça remonte à quinze mille ans qu’est ce que tu espères trouver ? »

- Faux, ça remonte à 8000 ans. En tout cas, la colonisation de Saphir remonte à 8000 ans. »

- Là, du coup, c’est bien trop récent. Si une civilisation assez avancée pour voyager dans l’espace existait encore sur Terre il y a à peine 8000 ans, ça ce saurait. Leurs techniques de recherche sont très évoluées, plus que celles de Vengeance même, sur certains points.

- Ecoute Pluie, je suis persuadée qu’il existait d’anciennes civilisations sur Terre qui sont à l’origine de la colonisation des différentes planètes et tout me porte à croire qu’il y avait au moins une civilisation Adarii. Après, quelles étaient leurs capacités ? Où sont-ils partis ? Quand sont-ils partis ? Je n’en sais rien mais je le saurais. Les Terriens ont les moyens mais ils ne savent pas quoi chercher. Je réussirais là où ils ont échoué. Les Maÿcentres ne se contenteront pas de nous chasser de chez eux, ils nous détruirons. Si je peux avoir une chance, même infime, de trouver le moindre élément concernant une puissance Adarii. Je veux le tenter. Et à part sur Terre, je ne vois pas où chercher.

- Sur Saphir

- Des dizaines d’explorateurs ont fouillé Saphir. Il n’y a rien là-bas ou alors, plus vraisemblablement, tout a été détruit lors du traité de désarmement. Non, pour l’instant, la Terre est le seul point de départ qui n’ait pas encore été fouillé. »

Je ne savais plus que penser. Je regardai Sentiment, cherchant un soutien. En général, elle était plus raisonnable que Tempête « Dis quelque chose, toi ! »

Elle passa une main dans ses cheveux et réfléchit un instant, pesant ses mots : « Disons que c’est un peu poussé, mais là, elle t’a fait un résumé et c’est vrai que certains éléments sont assez troublants. En particulier avec cette ville de Tiwanaku. Cette cité qu’évoquait Espoir dans ses derniers documents. Elle pense qu’elle pourrait être une fondation de l’empire Tiyana. Mais, elle t’en parlera pendant des heures durant le voyage

- A cause d’une consonance de nom sans doute ? Il y a suffisamment de villages sur Terre pour trouver des similitudes à tout et n’importe quoi. En plus, le vocabulaire évolue si vite qu’on ne peut rien conclure sur une telle période ».

Je me tournai vers la porte. Orage était sur le point d’arriver. Je sentais mon cœur battre de plus en plus vite. Avant même qu’il ouvre la porte, je sus qu’il souriait, ce qui me rassura un peu.

« Alors ? » dit Tempête dès qu’il passa la porte.

« Je reste ici, aussi libre et aussi coincé qu’avant. Je n’ai plus accès au complexe du conseil sauf suivant le bon vouloir d’Eysky, et c’est lui qui viendra ici pour les liaisons avec Glace.

- C’est intolérable », cria Tempête. « Comment as-tu pu accepter ça ? »

Orage grinça entre ses dents. « Comment j’ai pu ? Tempête, nous sommes fichus. C’était ça ou foutre le camp. J’ai accepté juste pour gagner du temps afin de pouvoir préparer mon départ. En plus, il n’y a pas que moi à prendre en compte. Si aucun d’entre nous ne reste sur les Maÿcentres, ils s’empresseront de renvoyer Glace de la Terre vu qu’il n’aura plus aucun intérêt.

Autre chose : Pluie s’en va aussi.

- Comment ça, je m’en vais ? Tu m’avais dit que tu t’occupais de ça ?

- C’est-ce que j’ai fait. Je leur ai dit que tu t’en irais sans faire d’histoire et en échange, j’ai gagné le droit de pouvoir me déplacer librement sur la colline du conseil.

- Tu m’as vendue pour une ballade !

- Ne sois pas stupide, tu as signé ton départ en frappant Ryun. C’était de loin l’idée la plus aberrante que tu n’aies jamais eu. C’est ton séjour sur Terre qui t’a appris ce genre de chose ?

- Il le méritait.

- Imposer une douleur physique est la pire chose possible sur cette boule de dingues. Si tu n’étais pas Adarii, ils t’auraient sans doute envoyée faire un tour sur le satellite prison Exil pour ce genre de chose. Cela dit, à mon avis, tu étais déjà condamnée à partir avant, alors perdue pour perdue, ce n’était pas mal de finir en beauté.

Il va falloir aller vite. Tempête et Sentiment, vous partez sur Terre, il faut qu’on en sache plus sur les hypothèses de Tempête, c’est notre unique piste possible pour l’instant. Pluie ira avec vous. Tu iras voir Emma. Tu dois la convaincre que tu n’es pas retenue ici contre ta volonté et tu l’obliges à la fermer par n’importe quel moyen.

Si les Maÿcentres nous renvoient de la Terre, il n’y a pas besoin en plus qu’elle nous démolisse aux yeux des Terriens.

- Ca, de toute façon, les Maÿcentres s’en chargeront.

- Bien sur, tu oublies qu’ici, ils ne savent pas tout. Ils ne savent pas qu’Espoir a passé plusieurs années sur Terre, qu’il faisait des expériences plus que douteuses et que sa fille est un hybride Terrien. Tu veux vraiment que ça se sache ? Je ne sais pas qui se délecterait le plus de ses croustillantes informations entre la Terre et les Maÿcentres ? »

Je regardai Orage complètement affolée « D’accord murmurai-je, j’irais. »